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Bagdad, le théâtre d'après les bombes
Chapeau : Des comédiens amateurs jouent Miller et Camus au théâtre national.
Source : Les éditions du mouvement (
http://www.mouvement.net)
Apparence :
Rubrique : 39
Texte : Tournant la page de leurs années de clandestinité, des comédiens amateurs irakiens ont joué dimanche pour la première fois dans les ruines du théâtre national de Bagdad, où ont résonné leurs dialogues inspirés de textes d'Henry Miller et Albert Camus.
Intitulée
Ils sont passés par là, leur pièce est un réquisitoire violent contre les effets dévastateurs des guerres, notamment américaines, sur les populations civiles, mais aussi sur les soldats.
Une vingtaine de jeunes acteurs appartenant à la troupe Mordhouh ont joué durant une heure des personnages brisés, sur les planches du théâtre Al-Rachid.
L'entrée du bâtiment, où des acteurs irakiens jouaient il y a deux mois encore des pièces à la gloire de Saddam Hussein, a été endommagée par les bombardements américains sur la capitale.
Le théâtre est situé à proximité de l'ancien ministère irakien de l'Information, un des centres névralgiques de la propagande du Raïs, également endommagé par les frappes américaines.
Dans l'entrée du théâtre, aux plafonds et aux structures métalliques défoncés, une forte odeur de suie plombe l'air. Le public tâtonne dans l'obscurité pour se diriger vers les fauteuils.
Sur scène, les acteurs déambulent comme des poupées désarticulées dans un décor d'apocalypse, en dessous d'une grappe de casques de soldats qui semble tomber du ciel.
Se frôlant à peine, ils se lancent dans un véritable dialogue de sourds, étalant à tour de rôle leur détresse dans un monde brisé par la guerre.
Un soldat cherche à lire avec un briquet des livres qu'ils utilisent comme de symboliques boucliers contre des bombardements. Un civil étale en hurlant sa douleur devant la mort de ses proches, un autre tend le bras, figé, vers une destination inconnue, une femme prostrée, libère ses longs cheveux et se referme dans son accablement. Un autre encore continue dans la folie qui l'entoure à sculpter une fragile figure dont la silhouette rappelle celles de Giacometti. Soudain, comme ivre, un autre marche vers le public comme s'il allait s'envoler, imitant la démarche rigide du fils aîné de Saddam Hussein, Oudaï.
Un soldat déchire sa veste d'uniforme, et court sur place en clamant «
Je dois sauver ma famille». Sa longue performance est applaudie par environ 200 personnes enthousiasmées.
Un autre soldat écrit des mots incompréhensibles sur le plancher, en posant le pied sur son casque. Il meurt fauché par un obus.
Sous un tonnerre d'applaudissements, la pièce s'achève sur la mort du soldat, et un camarade le pousse sur un chariot glissant bruyamment sur des rails de chemin de fer.
Sur scène, les acteurs s'enlacent chaleureusement dans une émotion délirante, et les spectateurs investissent les planches pour les féliciter.
«
Nous adorons le théâtre, nous l'avons dans le sang, lance à l'AFP une des actrices, Ala Hussan, 30 ans.
Un autre comédien, Samer Kathan, 27 ans, explique que son groupe n'avait pas «
le droit de jouer sous le régime de Saddam Hussein. C'était strictement interdit».
«
Mais nous, dit-il, nous jouions nos pièces entre nous de manière clandestine. Moi, j'aimais beaucoup les textes de Jean-Paul Sartre.»
Par Sonia BAKARIC (AFP)
Date de publication : 08/05/2003
Inséré le : 06/05/2003 00:00
Thèmes : théâtre,