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Cuisines politiques

extraits de propos recueillis par Denys Laboutière le 8 juin 2002

Chapeau : Dans un entretien avec Denys Laboutière,pour la Comédie de Valence, Rodrigo Garcia livre quelques clés sur Roi Lear, une pièce écrite alors que la guerre battait son plein à Sarajevo.

Source : Les éditions du mouvement (http://www.mouvement.net)

Apparence :

Rodrigo GARCIA auteur

Texte : Roi Lear était une commande d'écriture émanant d'une compagnie théâtrale de Madrid. Ce n'est pas la première fois que l'on me commande des pièces. Mais la plupart des gens savent que je ne suis pas un «auteur normal». Ils savent que cela comporte un risque. On m'a donné le choix – dont le Roi Lear- et moi, j'était plus particulièrement intéressé par l'univers de Shakespeare.(...). J'ai donc procédé à une étude, je me suis procuré toutes les traductions. J'ai lu d'autres références bibliographiques, j'ai beaucoup travaillé. Mais quand je me mets à l'écriture, toutes ces recherches ne me servent à rien. Finalement, je n'ai gardé qu'une structure très basique, pour garder la liberté de parler de ce dont j'avais envie de parler. Ce qui m'intéressait avant tout, c'était une structure familiale «normale» , restreinte, d'où le fait de ne conserver, de Shakespeare et de sa pièce, que les personnages de Lear, des deux mauvaises filles, de Cordelia et du Fou (le Clown).
Il y a en effet deux intrigues : les rivalités, les jalousies au sein de la famille et l'aspect plus épique des querelles belliqueuses. Dans Lear, bien sûr, il y a la guerre (qui évoque un extérieur) mais il y a aussi le rapport des deux sœurs qui se disputent, alors que la guerre, précisément, n'a pas d'incidence sur leurs conflits.

Il y a des discours très différents qui coexistent au sein de la même pièce.
La guerre entre les deux sœurs préfigure davantage une guerre «les pieds sur terre», une guerre concrète, plus quotidienne. Se battre pour la maison, pour la voiture, etc...
Et puis il y a le monde de la guerre qui pointe dans le discours et dans la bouche du Roi Lear et du Fou et le discours plus quotidien des supermarchés, des marques internationales de produits manufacturés qui appartient aux deux sœurs.

Roi Lear est l'une de mes pièces où je commence à avoir une conscience politique plus claire, plus directe, plus pamphlétaire si on les compare à celles que j'ai écrites antérieurement.
Tandis que j'écrivais cette pièce, se produisaient les conflits que l'on sait à Sarajevo. Je m'en suis bien sûr inspiré. L'idée, ensuite, était de transfigurer l'ensemble dans une prose et une fiction plus poétiques. Partant d'une guerre concrète, historiquement marquée, je ne voulais pas pour autant l'évoquer en tant que grande métaphore, mais comme une expérience concrète qui m'a d'autre part touché de près, puisque je suis né en Argentine et que la guerre des Malouines m'a forcément atteint. Si je ne l'ai pas vécue directement, mon entourage, mes amis, eux, l'ont éprouvée.

Ce qui m'intéresse davantage qu'une simple réflexion sur la planète qui menace de sauter à tout bout-de-champ, c'est la différence qui pré-existe entre les noyaux, les territoires où l'on vit «bien», comme moi, comme nous, et les gens qui sont sous le joug d'une guerre, quelle qu'elle soit.
Dans un monologue du Clown, celui-ci évoque la terre qui tremble et sa maison qui explose ; il court alors vers un endroit où tout a été reconstruit, où les gens vivent confortablement mais où d'autres ne peuvent absolument pas accéder. C'est cela qui me préoccupe beaucoup : pourquoi ceux-ci ne peuvent pas entrer chez ceux qui vivent bien ?
Ce serait alors comme une sorte de métaphore de l'Europe et des Etats-Unis qui constituent des noyaux de bien-être, dans un monde où, ailleurs, la nourriture vient à manquer.

Ma pièce fait allusion à tous les types de totalitarismes, y compris aux fascismes quotidiens.
La cuisine est moins un champ de bataille qu'un lieu où le roi Lear peut se réfugier, parce qu'il aime cuisiner. Mais il ne peut pas cuisiner pour ses filles, qu'il n'aime pas, qui n'apprécient pas la bonne chère. Le voilà donc réduit à devoir cuisiner pour son chien ! C'est une ironie, bien sûr, à l'endroit de la société de la sur-consommation où les gens se voient réduits à devoir ingurgiter des boîtes de conserve, alors que le chien, lui, avale des plats préparés, très élaborés.

Pourquoi la référence à Goya et à ses œuvres ? J'ai pris la référence des guerres d'Europe contemporaines de ce peintre et je me suis abstrait ensuite de ces références, de ces conflits ; ce qui m'a permis enfin d'évoquer la guerre de manière moins concrète, moins quotidienne. Je me suis penché sur les gravures de Goya qui s'intitulent Les Désastres de guerre et l'on voit sur ces
gravures les tortures qu'on faisait subir aux prisonniers, aux vaincus. Ça m'a bien sûr rappelé les tortures que les Etats-Unis infligeaient aux Afghans. Que voit-on ? Que les procédés sont similaires, parfaitement retranscrits par Goya.
Les tortures, entre l'époque de Goya et la nôtre, n'ont pas beaucoup changé...



Rodrigo GARCIA
(extraits de propos recueillis par
Denys Laboutière le 8 juin 2002, avec le précieux concours de Alicia R. Roda, interprète).


Date de publication : 06/05/2003


Inséré le : 06/05/2003 00:00
Thèmes : théâtre,