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En attendant la Biélorussie


Festival plaidoyer à Clermont-Ferrand



Plaidoyer pour une « contamination mentale » : en attendant la vérité, en attendant la liberté et « en attendant la Biélorussie... ». A Clermont-Ferrand, du 25 avril au 22 mai.


«S'il existait un pays littéraire de Samuel Beckett, il ressemblerait à la Biélorussie». Ainsi Bruno Boussagol, s'exprime-t-il dans l'éditorial du festival « En attendant la Biélorussie... ». Zones contaminées par l'explosion du réacteur 4 de Tchernobyl, opposants emprisonnés ou suicidés, recherches scientifiques censurées par le régime Loukachenka, une mémoire collective marquée par les guerres et les dévastations... L'histoire de la Biélorussie paraît une déclinaison sanitaire et politique de la catastrophe.
L'ouverture du festival de Clermont a eu lieu 17 ans exactement après la catastrophe technologique la plus terrible de l'histoire de l'humanité. Une catastrophe si prophétique que ses conséquences sont minimisées aussi bien dans les régions directement touchées qu'en Europe de l'Ouest. On se souvient d'ailleurs que le lobby nucléaire français a réussi à stopper le nuage radioactif à nos frontières, démontrant ainsi toute sa puissance. Tchernobyl est, on le voit, un secret bien gardé... Un silence d'état(s) qui ne résiste pas cependant à la sobre mise en scène que Bruno Boussagol a fait du premier monologue de La Supplication de Svetlana Alexievitch. Elena ou la Mémoire du futur, joué le premier soir en français par Nathalie Vannereau et le second en russe par Vera Schipillo, fait entendre l'indicible : l'histoire d'une femme qui voit se décomposer vivant son mari irradié dans un hôpital moscovite sous surveillance. Pour Bruno Boussagol, il s'agit de «faire du théâtre le lieu même de la contamination ; une contamination mentale qui seule peut s'attaquer à l'autre». Une mutation de pensée pour répondre à l'horreur des mutations génétiques, en somme : «Il faut que ce texte fasse craquer quelque chose dans le cerveau de ceux qui l'entendent».
«Gomel est en avance sur nous». Gomel est la grande ville la plus proche de la zone interdite. C'est aussi une ville jumelée à celle de Clermont-Ferrand depuis 25 ans. Le scientifique Iouri Bandajevski vient d'être nommé citoyen d'honneur de Clermont-Ferrand. Ses travaux, menés avec des moyens rudimentaires, lui ont permis d'établir un lien direct entre les malformations cardiaques et le taux de césium 137 (un radionucléide) chez les enfants des territoires contaminés. Actuellement condamné à 8 ans de prison pour « fraude fiscale », c'est-à-dire pour recherches politiquement incorrectes, c'est son épouse Galina qui devait venir recevoir le titre à sa place. Elle ne viendra pas : elle craint pour la sécurité de la famille de sa fille, récemment victime d'un « cambriolage » et menacée d' « un contrôle fiscal ». Après la projection d'un documentaire sur les Bandajevski, l'ex-maire de Gomel, Svetlana Goldade déclare : «Nous luttons pour la libération de Bandajevski parce que nous craignons pour notre liberté (...). Je suis physicienne de formation : la durée de vie des radiations n'est pas affaire de décision politique. En Biélorussie, si»
Le deuxième « front » du festival est ouvert donc dès le premier soir. Les effets des radiations ne sont pas le seul mal dont souffre la Biélorussie. Les rencontres de Clermont-Ferrand inquiètent le régime autoritaire d'Alexandre Loukachenka : des commissions se sont réunies au Ministère de la culture, à Minsk. Et, rapidement, les pressions politiques se manifestent en France par d'éclatantes absences : après celle de Galina Bandajevskaia, on apprend celle des 20 comédiens du Théâtre de Minsk qui devaient jouer La Prière de Tchernobyl le 17 mai. Certains films programmés, « propriétés du gouvernement biélorusse », ne passeront pas la frontière non plus... ou à un tarif rédhibitoire.
Le festival continue malgré tout. Les plasticiens biélorusses exposent leurs travaux à la galerie Garde-à-vue, où des concerts ont régulièrement lieu, dont celui du fameux groupe Palats. Le 6 mai se joue une pièce mise en scène par Mikola Piniguine, actuellement en «émigration légère» à Saint-Petersbourg. Son nom est fameux en Biélorussie : il symbolise l'ouverture du pays à l'indépendance et à la démocratie. Un théâtre de Minsk porte aujourd'hui son nom, et perpétue l'esprit de cet homme de 46 ans. Il a fait partie de cette centaine d'intellectuels à avoir signé la Charte 97, pour protester contre la modification dangereuse de la Constitution par Loukachenka. Depuis, son travail est devenu difficile en Biélorussie. Créé au club du KGB de Minsk en 2000 («une triste ironie», dira Mikola), Strip-tease, le texte du polonais Slawomir Mrojek, est une parabole politique : deux petits fonctionnaires, entre Beckett et Dostoievski, essaient de fuir le pouvoir d'une main géante qui les force à se déshabiller peu à peu entièrement. Viktar Manaev, un des comédiens les plus populaires de Biélorussie, explique au public de Clermont-Ferrand : «Les gens veulent vivre, continuer à vivre, et à la fin, ils cèdent à la main. Nous finissons tous comme ça». Après avoir souligné que pareille rencontre avec les spectateurs n'existe pas plus en Russie que dans son pays, Mikola Piniguine clôt la soirée par ces mots simples et graves : «La Biélorussie est un pays qui existe, un état indépendant qui veut entrer dans l'Europe. Cela se fera malgré tout».
L'équipe de Bruno Boussagol (Brut de béton Production) et de Virginie Symaniec (Perspectives biélorussiennes) a décidé de réagir aux «empêchements» du gouvernement biélorusse : «En réaction, nous allons réaliser une soirée spéciale La Prière de Tchernobyl le samedi 17 mai à 20h30 à partir d'un film tourné en 2002 sur la version biélorussienne du spectacle. Ce film sera projeté sur grand écran et, occasionnellement, des acteurs français et des musiciens interviendront en direct sur la scène. Le 17 mai, nous invitons toute personne exerçant une responsabilité politique au niveau européen et local, une activité de recherche politique ou artistique à s'exprimer sur la scène de l'opéra de Clermont-Ferrand à partir de 20h30 pour une soirée de clôture envoyant un message fort au peuple biélorussien et à son président».

Un événement culturel est toujours un événement politique. Qu'il le veuille ou non. Cette vérité trouve sa confirmation en ce moment même au festival « En attendant la Biélorussie... », à Clermont-Ferrand.




A suivre (entre autres manifestations) :

Samedi 10 et dimanche 11 mai :
A 20h30, spectacle en forêt de la Châtaigneraie, avec le poète Dmitri Strotsev traduit par Bruno Boussagol, le chorégraphe Michel Gérardin et la chanteuse Elena Frolova. Force d'une poésie où le corps est l'interprète de la voix.

Lundi 12 mai :
« L'indicible en littérature », débat. Avec Svetlana Alexievitch. Penser la littérature à travers le travail de réécriture du témoignage.

Mardi 13 mai :
« Un autre regard sur l'énergie », débat.
Mercredi 14 mai :
« L'avenir d'une catastrophe technologique », débat. Avec Svetlana Alexievitch.
« La liberté de la presse dans les pays de l'ex-URSS », débat. Avec des journalistes biélorusses.
La Prière de Tchernobyl, version française de Brut de béton Production.

Jeudi 15 mai :
Concert Elena Frolova et Dmitri Strotsev.
Soirée « Cinéma tchèque »

Vendredi 16 mai :
« Le cinéma de Tchernobyl », débat.

Samedi 17 mai :
« Le cinéma biélorussien aujourd'hui », débat. Avec Iouri Khatchevatski.


Au cinéma « Le Paris » jusqu'au 20 mai : festival de films biélorusses.
A ne pas manquer : « Alexandre Loukachenka, un Président ordinaire » de Iouri Khatchevatski, un documentaire dont le ton et le talent n'ont rien à envier au travail de Michael Moore. Par le réalisateur du Prisonnier du Caucase.

Visiter aussi le site de l'architecte Alexia Convers, où se trouve résumé son travail intitulé Le Sarcophage, d'après Christin et Bilal. La visite virtuelle d'un musée de l'avenir sur le site de la centrale à Tchernobyl. www.squalepictures.com

Contact : 04 73 73 34 85


Anne-Sophie VERGNE,
Publié le 2003-04-09

Source Texte : Mouvement (http://www.mouvement.net)

Genre : chronique
Thème(s) : théâtre,
Mot(s) Important(s) : Bielorussie,
Artiste(s) : Anne-Sophie VERGNE (rédacteur), Bruno BOUSSAGOL (metteur en scène),
Passage(s) :
Source Artishoc : Mouvement - http://www.mouvement.net

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