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L'essence sexuelle et délirante de la comédie


Endless medication



Le Kunstenfestival mêle les plaisirs comme un bon repas mêle les alcools. A côté des millésimes Castellucci et Marthaler, Endless Medication, premier spectacle de Marijs Boulogne et Manah Depauw, fait figure de prune de grand-père. Pas pour digérer, pour poursuivre.


Lorsqu'elles débarquent sur le plateau, on ne sait pas trop quel âge leur donner; la vingtaine, à peine plus, pas trente. Le genre de jeunes filles à qui l'on donnerait le bon dieu sans confession, alertes et gaies, tout sourire, un rien empêchées. Première méprise; sur leur bout de plateau, tout est feint et théâtral; la comédie des fleurs bleues, merde, dieu et sang, ne fait que commencer
Marijs Boulogne a fait des études au RITS de Bruxelles; Manah Depauw sort du Conservatoire de Liège. Le premier spectacle de leur compagnie Buelens Paulina (nom brodé sur une jupe d'hôpital psychiatrique trouvée, détail qui situe un peu les jeunes filles) a vu le jour dans le cadre des études de Marijs Boulogne. Les deux comédiennes présentent un spectacle écrit et mis en scène par elles-mêmes, étonnamment drôle et engageant.
Un drap tendu, des chansons à l'accordéon, de l'obscénité presque pudique pourtant, de la scatologie à qui en veut, de rares et simples accessoires -une pastèque, un jus de tomate, une poupée, une lampe de poche et des smarties-, cela tient davantage du théâtre de foire que d'autre chose; de ce théâtre de foire parisien du XVIème siècle où les comédiennes italiennes, bien trop obscènes et pornographes, furent expulsées hors de la cité avec leurs comédies caustiques, puis privées de paroles, et bientôt interdites. Endless Medication relève ainsi des formes anciennes du théâtre comme on n'en voit plus guère, et surprend par la qualité et l'énergie du jeu de deux belles gaillardes amoureuses de théâtre. Raconter Endless Medication relève de la gageure: Rosa ne pleurait jamais et voulait devenir fakir en se piquant des fleurs en plastique dans le bras; Dieu la visite pour la mettre enceinte par le cul (immaculée conception oblige), elle ne peut plus manger parce que le fils de Dieu ne naîtra pas dans la merde; elle doit alors se nourrir d'air, mais au bout de trois mois elle n'en peut plus, etc, etc.
Dire le processus d'écriture du spectacle n'est pas plus simple: les thèmes d'inspiration se conjuguent d'étrange façon: la folie, la psychiatrie et le mysticisme féminin du Moyen-Âge (en particulier des chants du XIIème siècle et la vie de Sainte Rosa de Lima). Et la féminité, ou « elles » même. Et le théâtre. Points communs: le sombre, l'obscur, le caché, la souffrance, la vision; ce qui échappe à la vue courante, ce qui mérite une attention particulière pour exister, qui n'existe pas de soi ni en soi. Ces thèmes disparates n'en font bientôt qu'un, pris dans la cohérence de leur projet. Marijs étant néerlandophone, Manah francophone, le texte s'est écrit par traductions successives d'une langue dans l'autre; façon là aussi de faire apparaître l'unité au sein du mélange, de résoudre dans l'acte présent le contradictoire.

Par l'acte. Le fou, le mystique et le féminin ne procèdent pas autrement pour concilier corps et être, soi et monde, que ce soit l'acte de langage, de souffrance ou d'amour. Mais ces actes ne sont pas décisifs, ils ne peuvent en eux-mêmes contenir ce qu'ils expriment ; autrement dit ils sont d'abord effort avant d'être effet, d'abord maladie avant d'être symptôme, expression avant d'être signe. Ils sont la maladie qui ronge la vie, l'expression de la mort, efforts imparfaits sans cesse remis, repris, réitérés, pour tenter de concilier l'inconciliable, l'être-là dans le temps de la vie et dans celui de la mort, dans celui de la mémoire et celui du désir, dans celui du langage et celui de la rencontre. Et c'est le même effort que fournissent, impatientes et empressées, Marijs et Manah: leur trois bricoles de théâtre portent l'impuissance du théâtre à dire tout ce qu'elles voudraient, et dans le même temps convoquent en nous des images d'une acuité et d'une violence archaïque et souterraine.
C'est la grammaire qui diffère; c'est la grammaire différente qu'elles inventent, qui libèrent les puissances des mots courants qu'elles utilisent. Cette grammaire née de leur rencontre et de cet effort de compréhension, de traduction toujours présents et nécessaire ; grammaire née parce qu'il faut bien parler, parce que seul c'est trop triste. Née aussi de leur simplicité et de leur lucidité face au théâtre et à ses artifices. Cette grammaire, et ce n'est pas un hasard, est pris en charge par un double, Manah/Marijs toutes deux Rosa ; la grammaire d'un langage qui doit s'inventer sans cesse, s'adapter au corps qui l'use et à celui qui le reçoit.

Elles ont pour elles de jouer sur la furieuse naïveté, le ton fleur bleue et pastel de celles qui font mine de ne pas se rendre compte de ce qu'elles font. C'est cette innocence enfantine, feinte ou réelle, qui permet le déploiement du dispositif obscène et comédien ; leur plus belle trouvaille. A chaque instant elles nous projettent dans la plus pure réalité de l'image, dans son obscur potentiel de réalisation – versant abrupt et sensible du désir, présence (re-présentation) violente de ce qui nous habite, caché, interdit.
Nous connaissons bien les comédies de mœurs, de leurs exploitations télévisuelles aux scènes classiques ; nous sommes habitués aux jeux drôles et critiques des caricatures et des archétypes sociaux, aux décalages entendus. Mais cette comédie très anciennement définie, qui mêle obscène et critique, symbolisation archaïque et fureur de l'acte, qui tire son humour de l'incompatibilité du faire et du représenté, exposant à la fois les limites intrinsèques à l'image et à l'expérience du langage, et les formidables forces qu'ils contiennent l'un et l'autre, cette essence sexuelle et délirante de la comédie sans être rien d'autre que du théâtre ; voilà que sur le minuscule plateau de l'espace Nadine, dans le cadre de scène d'un vieux théâtre d'école, la comédie déferle et s'impose.

Eric Vautrin

Notes
On peut retrouver Marijs Boulogne et Manah Depauw sur www.fmbssl.com, radio FM bruxelloise où elles présentent (en néerlandais) une émission qui leur sert de laboratoire.

Le spectacle Endless Medication était présenté dans les beaux locaux de l'espace Nadine. Cet espace associatif qui a vu le jour en 1989, multiplie les initiatives tout en restant un lieu à part, sans programmation annuelle, dans le souci constant de rester un lieu destiné à l'expérimentation et d'offrir les meilleures conditions possibles pour des expériences et non pour des productions. Un spectacle comme Endless Medication bénéficie sans aucun doute du caractère particulier et inattendu de ce lieu, qui se présente hors des cadres et excite les curiosités. Curiosité nécessaire et vitale pour ce type de spectacle.
A venir à l'espace Nadine en ce mois de mai :
22-23 mai, Planet Hope, danse-performance de David Laken, Toek Numan et Ricky Seabra.
24 mai, , concert autour d'un cycle de poèmes de Stephan Georges et une musique de Schönberg, par Gisèle Descoster et Véronique Sonck.`
30 et 31 mai, Desesperanto, spectacle multimédia du groupe Mabel Octobre déjà présenté à Paris début 2003.
info@nadine.be
Nadine (plateau), Herderstraat 30 rue du berger, 1050 Brussels. Tél + 32 – 2-513-41-04


Publié le 2003-05-10

Source Texte : Mouvement (http://www.mouvement.net)

Genre : critique
Thème(s) : théâtre,
Mot(s) Important(s) : comédie, féminité, langue, sexe,
Artiste(s) : Eric VAUTRIN (auteur), Marijs BOULOGNE (metteur en scène), Manah DEPAUW (metteur en scène),
Passage(s) :
Source Artishoc : Mouvement - http://www.mouvement.net

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