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Entomologiste devant l'éternel

L'univers de Tchekhov

Chapeau : Les metteurs en scène se ré-emparent de l'oeuvre de Tchekhov. Et quand c'en est fini des samovars et des ombrelles, ce qu'il reste c'est l'art de la dissection de l'âme humaine.

Source : Les éditions du mouvement (http://www.mouvement.net)

Genre : analyse (Mots-clés : )

Genre Ressource : texte d'analyse

Apparence :

Rubrique : 11

Anton TCHEKHOV auteur
Eric Lacascade Metteur en scène
Vincent Dhelin Metteur en scène
Olivier MENU Metteur en scène
André MARKOVICZ Metteur en scène
Gwénola DAVID auteur

Texte : Tchekhov tisse ses pièces comme une dentelle délicate, où chaque maille existe en tant que telle tout en se fondant dans le dessin d'ensemble. L'individu se définit dans la complexité d'un système de relations et se fait écho des éclats d'une vérité fragmentée. «Plus qu'un «Personnage», il crée un univers» dit Georges Banu (2), «un groupe de personnes qui communiquent mais dont la parole est dépourvue de locuteur désigné, et c'est cette choralité qui raccroche Tchekhov à notre modernité». La choralité s'exprime par la structure globale du texte et le rythme de la langue, à travers la récurrence de motifs qui dessinent un sens sous-jacent. «Dans toutes les pièces circule ainsi une phrase-leitmotiv que tous reprennent, à un moment ou à une autre» remarquent André Markowicz et Françoise Morvan. «Le langage de Tchekhov est familier, simple, plein d'énergie, il entremêle le comique et le tragique. Toute la difficulté de la traduction consiste à ne pas enfermer le sens car chaque phrase peut se comprendre différemment selon celui qui la dit et selon à qui il s'adresse.»
Cette écriture symphonique exacerbe par contre-point la question de l'identité. Tous se cherchent. Tous s'abîment, seuls dans leur errance, sans repères tangibles auxquels s'accrocher. Car Tchekhov ne juge pas. Il ne donne pas de paradigme mais montre la coexistence des valeurs, sans hiérarchiser. Il connaît l'injustice, la misère, la crasse qui accablent la société russe. Il sait la bassesse des hommes, leur médiocrité, leur lâcheté, leur corruption. Il voit aussi leur beauté et leur fragilité. Son oeuvre laisse «la sensation d'un acharnement sarcastique à démonter toutes les machines humaines, sans pitié, sans haine non plus, comme on regarde vivre les colonies d'insectes -il faut dire qu'on finit par les aimer, je veux dire: les insectes» (3) soulignait Vitez.
Les metteurs en scène se débarrassent aujourd'hui du poids de la tradition et du décorum : samovars, ombrelles, barbiches et autres monocles sont remisés au rayon des accessoires. Éric Lacascade prend Tchekhov comme partenaire de jeu. Il décape la langue jusqu'à en retrouver l'émotion juste, en saisir la trace dans les corps. Il exhale la musicalité de l'écriture, en module les intensités, souligne les contrastes, révèle la complexité et la fragilité des êtres. La beauté froide de l'espace se déchire de passions éruptives et bruisse d'une gaîté qui résonne des bruits de la mort. Pierre Hoden va lui jusqu'à mettre cette écriture en dialogue avec le jazz: «Noir comme les esclaves, blanc comme la neige de Moscou, seules les couleurs s'opposent, le style, les partitions et les récits s'accordent. Même précision, même modernité, même élégance, même légèreté apparente... Cette unité de style pulvérise les frontières et les époques» explique-t-il.
Longtemps considéré comme un auteur russe confiné dans les atermoiements de l'âme slave et l'ennui du monde, Éric Lacascade éclaire admirablement ce commentaire de André Biély: «Tchekhov, restant réaliste, écarte les plis de la vie et, ce qui semblait être de loin des plis d'ombres apparaît comme une ouverture vers l'Éternité» (4).

Date de publication : 01/01/2001


Mots-clés : répertoire, univers, Russie, quotidien, familier
Inséré le : 02/08/2001 00:00
Thèmes : écriture, théâtre,