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Un monologue à six, du buto bulgare et des anges tombés de haut
Passages
A Nancy, le festival Passages, est l'occasion de présenter la part la plus originale de la production théâtrale, par ailleurs en voie de "boulevardisation", des pays situés à l'est de l'Europe.
Le festival Passages invite des metteurs en scène des pays de l'est de l'Europe à présenter leurs créations (1). Nous avons pu assister à trois représentations, l'une venue de Bulgarie, l'autre de Russie, la troisième de Hongrie. Le metteur en scène bulgare Vladimir Petkov a ouvert le bal avec un travail de danse théâtre très personnel sur La nuit juste avant les forêts de Bernard-Marie Koltès. Du monologue d'un jeune homme qui erre sous la pluie, éperdu de solitude, en quête d'amour, livrant son mal être à un passant imaginaire, racontant ses misères, le monde des paumés, son besoin criant de parler à quelqu'un, Vladimir Petkov a su faire un objet dansé non identifié. La solitude du héros, il l'a imaginée peuplée de monde (ils sont six sur scène). Les mots de ce bref récit (soixante-trois pages) circulent de bouche en bouche tandis qu'ils marchent, en roulant des épaules sur une scène peinte en noir, laquelle donne l'illusion du bitume mouillé. Des filins transparents tombés des cintres descendent et brillent dans l'ombre comme des gouttes de pluie. VladimirPetkov met à jour le sens proprement corporel du texte de Koltès, cadence physique des mots revenant sur eux-mêmes, ressassement des peurs, au fil d'une prose qui avance par brefs à-coups, dans la langue heurtée d'un rebelle sans cause. Ces duplicatas du même jeune homme sont tous en costard de couleur sombre. Il n'est aucune référence explicite à l'homosexualité dans leurs mouvements. C'est moins l'étreinte que la franche accolade. Les interprètes font mine de se donner des coups de boule . Ils n'arrêtent jamais de bouger, à l'image du texte, proprement haletant, d'une seule coulée, sans chapitre, ni paragraphe sur la page. Cette mise en scène, extrêmement physique et passionnelle, évoque par endroits, la statuaire stalinienne, lorsque le groupe d'hommes se fige, à point nommé, dans une posture monumentale. Il y a dans ce travail une manière sans cesse réfléchie d'occuper l'espace physique et mental au risque de boucher un tant soit peu la vue. Cela étouffe, à la longue, notre propre imaginaire.
On change d' univers avec Les Apiculteurs du Russe Nikolaï Rostchine et du collectif artistique La Nef des fous. Spectacle visuel, quasi sans parole, Les Apiculteurs s'inspire en grand de la peinture, celle d'un Peter Bruegel ou d'un Jérôme Bosch. Le fil conducteur, ce sont ces visions de peintre traitées sous la forme de tableaux vivants. Icare se casse la figure sur scène. Les Apiculteurs de Bruegel nous enfume littéralement, le visage caché sous des paniers d'osier, en guise de masques. Comme une peinture narrative, la scène se vide et se remplit de ces visions propres aux artistes flamands. Nikolaï Rostchine présente, avec une sûre intelligence du réel, des collusions entre différents registres, celui de la peinture donc, celui du monde d'ici bas sous l'espèce de deux soldats égarés. Ce sont eux qui donnent le ton et la teinte réaliste à tout ce qui advient sur scène. Finies les visons lisses telles que visibles sur les toiles des deux peintres qui servent de modèles. Ici, les personnages ont tous pas mal d'heures de vol et cela se voit. Leurs vêtements, usés jusqu' à la corde, ont manifestement souffert, comme eux. Le degré de saleté « réelle » est respecté. Icare, tombé de haut, sue, avec ses ailes bricolées à l'aide de fil et de la toile, déchirée par endroits. Tout est rugueux, terrestre. Nous voici un pied dans le mythe, un pied dans la peinture, un pied dans le réel d'un passé tragique, avec grenades, fusils, et bruits de bombes. Les costumes donnent à certains une allure grotesque de bouffons shakespeariens. Tenez, l'ange qui passe un pull sur ses ailes flapies, a le nez gros comme une patate. Cette nef des fous se résume à un énorme morceau de tissu aux bords rebiqués. Des billes de polystyrène recouvrent le sol pour faire la neige. Ce monde en morceaux de sens, aux envolées fantastiques, trouble et fait rire parce qu'on en voit les ficelles.
Avec Sleeping dog, le buto change de nationalité. Il devient bulgare, sur une chorégraphie de Masaki Iwana et Ivo Dimchev. C'est bizarre. Ce serait un peu comme si on allait manger une choucroute à Marrakech. Cette danse, apparue au Japon en 1959, autrement nommée danse des ténèbres, s'attaque à des sujets tabous comme le rôle du Japon durant la seconde guerre mondiale, la destruction des corps par les bombes de Hiroshima et Nagasaki, mais aussi l'inconscient, la sexualité, la naissance.... Les trois interprètes (Mila Ivanovna, Juliana Saiska et Ivo Dimchev) inventent leur version du genre. Cela pêche par excès de zèle, en somme. Les jambes et les pieds de chacun ont beau se rétracter vers l'intérieur, l'extrême concentration de l'énergie n'en demeure pas moins toujours tendue vers une trop probable signification. Or, le buto ne consiste-t-il pas à retrouver une représentation du corps vidé de ses empreintes culturelles, ouvert à toutes les métamorphoses ? L'usage d'accessoires comme un balais ne facilite guère cette recherche d'un corps vide. La ménagère transpire, en somme, sous ce corps ployé en deux.
Muriel STEINMETZ,
Publié le 2003-05-10
Source Texte : Mouvement (http://www.mouvement.net)
Genre :
Thème(s) : théâtre,
Mot(s) Important(s) :
Artiste(s) : Muriel STEINMETZ (rédacteur),
Passage(s) : Théâtre de la Manufacture Nancy 54000 ,
Source Artishoc : Mouvement - http://www.mouvement.net
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