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Plaidoyer pour la libération de la jeunesse
ANIMAL
Les jeunes acteurs de la compagnie Les Mauvaises herbes, ensemencée par Patrick Le Coustumer, présentent ANIMAL, au 102 (rue d'Alembert), à Grenoble.
«Mauvaises herbes, mauvaises pensées: elles ravagent obscurément, elles apparaissent périlleuses, d'une insidieuse stérilité. Entendez par là: indésirables, inconvenantes, subversives, contraires à l'ordre établi, à la culture autorisée. De mauvaises graines, elles ne conduisent qu'à nous marginaliser. Pourtant dans l'impasse où nous sommes, dans l'étiage même de l'existence et la stagnation du temps, ne conviendrait-il pas d'avoir recours à ces « mauvaises herbes» ? (...)». Jean-Pierre Otte, L'Amour au jardin.
Ce texte est placardé dans le jardin en friche du «102», espace indépendant et autogéré de Grenoble. A peine l'a-t-on déchiffré que des voix s'échappent de cette ancienne ganterie. On lève les yeux: des bribes de texte s'échappent par les vitres cassées du premier étage, des mains volent sur les vitres, des visages apparaissent et disparaissent par vagues, comme suivant un courant d'eau vive. Les jeunes acteurs des Mauvaises Herbes ont fait effraction par la voix et le geste, comme l'écho d'un spectacle qui aurait pu avoir lieu, avec une scène, un texte, des corps bien dressés qui obéissent et répondent à des règles fixées bien avant eux. Patrick Le Coustumer nous invite à pénétrer le bâtiment. Un espace étroit, incommode et obscur, où l'on s'assoit sur des bancs, va devenir un non-lieu, ni scène ni salle, où va se dérouler une expérience atypique. En jouant à cache-cache, les douze adolescents prennent possession du lieu et du public. Sous le signe du jeu, donc, le «spectacle» va enchaîner des micro-événements, une variation sérielle de modules où les gestes et les mots composent une suite qui, sans logique prévisible et sans assurance narrative, construit pas à pas le temps de l'événement. Leçons particulières chuchotées à quelques spectateurs, à partir de livres saisis au hasard sur une étagère. Les voix s'élèvent bientôt comme un chant et finissent dans un «chut» final. Un plaidoyer pour la libération des salamandres est lancé. Un magnétophone est mis en marche, le texte enregistré est repris en «décalé» par un récitant. Sur la surface noire du mur, une jeune fille trace à la craie la drolatique histoire du mot «animal», à partir de sa racine indo-européenne. Au fait, ANIMAL, c'est aussi le nom de ce qui se passe. Alors qu'une fille essaie des motifs colorés sur son corsage blanc par le truchement d'un rétroprojecteur, on déplace des cubes blancs par-ci et on perçoit une conversation par-là. Superpositions: de masques tous semblables, recouvrant un visage; de tee-shirts enfilés les uns par-dessus les autres après présentation souriante au public. Recette mimée avec échange bruyant d'assiettes. Démonstrations mathématiques absurdes à partir du nombre de coups de pinceaux donnés par Picabia et Kelly. Sur un panneau vertical s'affichent en points rouges placidement des messages d'une salubre ironie. Moment de grâce vertigineuse: sur le mur devenu écran, des oiseaux s'envolent, des animaux sauvages crient, les adolescents s'approchent des images comme au ralenti, chacun tentant des gestes, des signes, des ombres sur la paroi...
On sort de tout cela avec beaucoup de questions... L'approche paraît si contemporaine qu'on interroge Patrick Le Coustumer sur l'importance des directives qu'il a pu donner. Or, presque tout part des enfants, de leurs improvisations, de leurs trouvailles, de leurs intuitions... Bien sûr, le jeu avec les tee-shirts ressemble à une citation de Shirtologie de Jérôme Bel. Mais non, ce moment est l'invention d'une adolescente. Patrick Le Coustumer propose des matériaux: des textes et des objets essentiellement. Et leur offre un regard extérieur. C'est un travail né d'une lente gestation, «par décantation». Pendant la semaine, les jeunes trouvent l'atelier du Musée de la peinture ouvert pour eux: passe qui le souhaite. Mais tout le monde se retrouve impérativement le samedi après-midi. «Il s'agit de créer du temps. L'identité du travail produit par chacun doit rencontrer celui des autres». Pour investir le «102», les Mauvaises Herbes ont disposé de quatre jours à la toute fin des vacances scolaires. La composition «sérielle» s'est initiée par essais successifs, tâtonnements et retouches, jusqu'à donner un patchwork étonnant mais cohérent : «Je leur ai simplement dit qu'il fallait penser l'agencement général moins comme la rétrospective d'un artiste que comme une exposition universelle, une perturbation d'espace.»
Un autre mérite d'ANIMAL, et non le moindre, c'est de libérer les adolescents de l'impératif de ressembler aux clichés que la société projette complaisamment sur eux. L'adolescent est d'ailleurs un personnage social généralement assez déplaisant et Patrick Le Coustumer déteste les personnages: ce qui l'intéresse, ce sont les personnes. Finis les ateliers «théâtre». Léon, la plus jeune «mauvaise herbe» (13 ans), affirme d'ailleurs sans complexe vouloir continuer l'«art vivant» l'an prochain. Transcender les catégories esthétiques traditionnelles ne pose décidément plus problème qu'aux institutions... Dans la démarche de Patrick Le Coustumer, pas l'ombre non plus d'une volonté «pédagogique». Pourtant, son émancipation du système scolaire (on aimerait dire de «l'idéologie scolaire») lui a demandé d'affronter bien des hostilités et des résistances. Ce qui explique que cet agrégé d'arts plastiques ait dû s'écarter des écoles et trouver un certain «chemin buissonnier» où les mauvaises herbes peuvent pousser en toute liberté. L'aventure dure depuis bientôt vingt ans dans des espaces de traverse, avec une troupe en devenir, ouverte et mouvante. La démarche de la compagnie se résume en quelques mots: «Au fil du temps, par glissements progressifs, les Mauvaises Herbes substituent à la notion de représentation celle de présentation, le processus devient principal. Nous disons alors que le travail s'expose – c'est-à-dire prendre des risques et s'écarter du simulacre spectaculaire.» Et c'est en effet un résultat étonnant! Malgré la disparité des âges, des sexes et des caractères, une égalité règne entre tous: il n'y a d'ailleurs aucun «premier rôle». Dans ANIMAL, chacun trouve sa place, dans une unité de ton qu'on situerait volontiers entre burlesque, absurde et décalage. A aucun moment non plus, on ne sent la pression exercée sur les acteurs pour que la performance soit parfaite: la finalité se dissout pas dans une acmé spectaculaire. La finalité reste toujours à venir, à deviner et à découvrir. «L'art, c'est d'abord où tu es et ce que tu fais.» Cette phrase de Robert Filliou, Patrick Le Costumer aime beaucoup la citer. On voit pourquoi.
Anne-Sophie VERGNE,
Publié le 2003-05-15
Source Texte : Mouvement (http://www.mouvement.net)
Genre : chronique
Thème(s) : théâtre,
Mot(s) Important(s) : animal, jeunes,
Artiste(s) : Anne-Sophie VERGNE (rédacteur), MAUVAISES HERBES (compagnie de théâtre),
Passage(s) : Association 102 Grenoble 38000 ,
Source Artishoc : Mouvement - http://www.mouvement.net
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