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tragedia endogonidia BR.#04 Bruxelles



Romeo Castellucci et la Socìetas Raffaello Sanzio ont présenté à Bruxelles le quatrième épisode de leur cycle «Tragedia Endogonidia», recherches fondamentales ès tragédie où le spectateur est invité, en témoin, à appréhender les possibles contemporains du tragique.


Le cycle «Tragedia Endogonidia» a commencé en janvier 2002 à Cesena, ville italienne qui accueille la Socìetas Raffaello Sanzio de Romeo Castellucci depuis sa fondation en 1981. Il prendra fin en octobre 2004 au même endroit après avoir traversé neuf villes européennes, pour son onzième épisode. Bruxelles accueillait avec le Kunstenfestivaldesarts le quatrième opus de la série tragique, après Avignon (A#02, juillet 2002) et Berlin (B#03, janvier 2003), et avant Bergen et Paris à l'automne.

Connu en France depuis un lustre avec les tournées de Giulio Cesare ou de Genesi from the museum of sleep et les créations Le voyage au bout de la nuit ou de Il Combatimento (commande du Kunstenfestival), le travail de la Socìetas porte autant sur les formes possibles de la représentation, entendue comme lieu contradictoire des symbolisations (reconnues, fondatrices, qui rassemblent) et de mise en question de la communauté (silencieuse, absente), que sur la possibilité de l'expérience humaine au sens benjaminien sous la question inhérente du témoin.

Le spectateur est en effet le témoin, dans chacune de leurs créations, du déploiement inexorable et indicible de puissances à la fois symbolisées (convoquées) et expérimentées. Développées par des machines-mécanismes hybrides, convoquées par les gestes et les signes du rite, signifiées par les symboles mêlés et l'usage parcimonieux de la parole, subies par des corps dans leurs corps atrophiés (Giulio Cesare, Genesi) exposés (il combatimento) ou contraints et projetés dans le monde minéral du langage, des références et des figures, ces puissances dévoilent sur scène leurs connexions, leur vitalité organique, leurs alliances possibles et conquérantes tant sur le réel (la scène) que sur l'imaginaire et la conscience du spectateur. Imaginaire et réel alors unis dans les corps, rendus ensemble aux abîmes du temps et du langage ; du devenir.

Cette union dite contre-nature est l'essence même de la tragédie dans sa conception classique. Le cycle des Castellucci retravaille à chaque épisode ses différentes composantes (chœur, bouc émissaire, protagoniste, feu, temps...). Ainsi des figures reviennent, des thèmes sont repris sous différents angles, des axes se déterminent provisoirement ; avec le souhait d'inclure une réflexion sur le lien entre la cité, le spectacle contenant ainsi quelques allusions spécifiques. Mais ici pas de mort du héros ; rien qui génère la résolution ou l'apaisement. Endogonidia, c'est-à-dire comme ces organismes simples qui contiennent les deux gamètes sexuelles nécessaires et peuvent se reproduire à l'infini. La tragédie pressentie n'a pas plus de fin que de dieu courroucé, elle apparaît de tout événement et l'y rejoint, elle devient l'essence même de l'existence, de l'histoire et de l'expérience comme lieu des contradictions ; avènement simultané de leur négation et leur possibilité expérimentale. La représentation ne fait alors que révéler son processus courant, et par là, interroger ses origines.

Le spectacle présenté à Bruxelles se consacrait particulièrement au temps humain. Dans un décor de salle fermée de marbre blanc, éclairée de six néons administratifs, se succédaient comme des étapes des saynètes rythmées par un rideau. Nous y retrouvions les deux axes majeurs du travail des Castellucci : les corps dans leur évolution, vivants et errants, et la confrontation emblématiques des corps aux cadres préexistants et contraignants de la loi et du langage. La vie humaine est retracée, du bébé abandonné sur le sol de l'espace glacial à qui un automate apprendra bientôt l'alphabet, ordre premier le sortant du désordre de l'infans, au vieillard errant dans ses déguisements enfilant sur un bikini fleuri des habits de rabbin, tels une parure métaphysique ou la première sphère du corps, puis y superpose des habits de carabinier, apparence externe de son appartenance au monde de la loi. Bientôt un enfant, en connivence avec un ogre, tracera en diagonale l'énigme du Sphinx. Mais l'ordre est complexe et l'espace de l'abstraction est en conflit avec le réel du corps ; son appartenance au monde de l'ordre ne va pas de soi. Dans un trio de carabiniers l'un sera battu à mort dans une scène d'une rare violence renvoyant tant aux actualités qu'à la violence abstraite de la loi. Personne ici n'aura la parole, et la victime masquée, emballée dans un sac à ordures, n'aura pour s'exprimer que des mots inadéquats et des cauchemars. Les traces des efforts et des violences seront effacées par une technicienne de surface étrangère, et le vieillard sage et malade disparaîtra dans le silence d'une chambre anonyme dans une superbe scène de fin où le corps affaibli par l'âge s'enfoncera lentement dans le matelas d'un lit d'asile, rejoignant silencieusement le gouffre du temps.

Ce BR.#04 marque une avancée et un déplacement dans le travail jusque là visible de Romeo Castellucci. Si d'un côté l'humour y fait son apparition, par une certaine distanciation apparaissant avec des référents moins totémiques qu'à l'habitude et un déroulé du spectacle plus fragmentaire, moins absolument logique, la violence se fait elle plus effective, abstraite, immédiate. L'univers des italiens renforce aussi ses parts d'onirisme et de conte – déjà fortement présents dans l'épisode berlinois où la salle du Hebbel Theatre était remplie de mannequins bleus à tête de lapin tandis que sur scène s'avançait deux yetis. Le rapport au réel, enfin, déjà perçu dans l'image reconstituée de Carlo Giuliani des épisodes C#01 et A#02, dépasse son statut d'image et se trouve mis en acte. A la fois plus fragile et plus direct, renouant avec l'efficace sans mesure d'un Giulio Cesare et l'intelligence allégorique d'un Genesi, l'une et l'autre un tant soit peu dispersées depuis, BR.#04 donne l'envie de se joindre à l'errance européenne des Castellucci, dans l'attente des trois prochaines étapes françaises. Les films-mémoires des épisodes précédents, présentés en première partie de chaque étape et réalisés par Christiano Carloni et Stefano Franceschetti, ne contrediront pas cette impatience.

La Tragedia Endogonidia comprend également un Cycle Filmique, le Journal des déplacements Idioma, Clima Crono et un Atlas des images et des idées.

Ce cycle, que la Socìetas Raffaello Sanzio développera jusque fin 2004, se compose comme suit :
C.#01 CESENA 25-26 Janvier 2002
A.#02 AVIGNON / Festival d'Avignon 7-16 juillet 2002
B.#03 BERLIN 15-18 janvier 2003
BR.#04BRUXELLES/BRUSSEL KunstenFESTIVALdesArts 4-7 mai 2003
BN.#05 BERGEN / International Festival Norway 22-25 mai 2003
P.#06 PARIS / Odéon Théâtre de l'Europe avec le Festival d'Automne 18-31 octobre 2003
R.#07 ROMA / Romaeuropafestival 1-30 novembre 2003
S.#08 STRASBOURG / Le Maillon Théâtre de Strasbourg 7-20 février 2004
L.#09 LONDON / London International Festival of Theatre mai 2004
M.#10 MARSEILLE / Les Bernardines avec le Théâtre du Gymnase septembre 2004
C.#11 CESENA / Socìetas Raffaello Sanzio octobre 2004


>Calendrier et présentation en anglais sur http://www.raffaellosanzio.org


BR.#04 Bruxelles/Brussel
IV° Episode of Tragedia Endogonidia
Mise en scène, scénographie, lumières & costumes: Romeo Castellucci
Composition dramatique, sonore & vocale: Chiara Guidi
Trajectoires & écritures: Claudia Castellucci
Musique originale et interprétation en direct: Scott Gibbons
Avec: Sonia Beltran Napoles, Claudio Borghi, Ivo Bucciarelli, Claudia Castellucci, Sebastiano Castellucci, Luca Nava, Sergio Scarlatella



Eric VAUTRIN,
Publié le 2003-05-19

Source Texte : Mouvement (http://www.mouvement.net)

Genre : analyse
Thème(s) : théâtre,
Mot(s) Important(s) :
Artiste(s) : Eric VAUTRIN (rédacteur), SOCIETAS RAFFAELLO SANZIO (compagnie de théâtre), Romeo CASTELLUCCI (metteur en scène),
Passage(s) :
Source Artishoc : Mouvement - http://www.mouvement.net

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