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Hamlet machine... de guerre




Basé sur le texte d'Heiner Müller, Hamlet Machine de Dominik Barbier se présente comme un spectacle mutant dans les territoires hybrides des arts vivants et des arts électroniques. Un projet ambitieux qui obscurcit plus qu'il n'éclaire l'œuvre du dramaturge allemand.


Hamlet Machine n'est pas un texte de théâtre à proprement parler. Il ne repose pas sur une construction narrative et évacue la notion même de personnage. C'est plutôt un poème en prose, un texte incandescent qui puise aux sources de notre culture occidentale, entremêle les mythes et l'histoire du XXe siècle pour faire apparaître, dans sa réalité la plus crue, l'état du monde disloqué. Mettre en scène Hamlet Machine est donc une gageure. Toute incarnation risque de réduire la portée des mots, les enfermer dans un signifiant, les circonscrire à un acte, alors qu'ici, ils sont bien plus que ça : ils sont la chair même du constat d'impuissance de notre conscience devant le caractère inéluctable de l'Histoire.
Dominik Barbier a décidé de traduire la polysémie poétique d'Heiner Müller dans un «spectacle total», par «une scénographie mutante dans les territoires hybrides des arts vivants et des arts électroniques». Pour ne pas circonscrire cette poésie dans une vision univoque, pour démultiplier les champs d'interprétations possibles, il a voulu inventer une écriture scénographique et dramaturgique reposant sur de multiples modes de perceptions et de sensations. A priori le parti pris est judicieux. Comment un texte aussi fusionnel et foisonnant pourrait-il se résoudre dans une forme de représentation linéaire et unidimensionnelle ?

Heiner Müller, lui-même, a participé à ce projet, jusqu'à sa mort, en 1995.
Puis, l'auteur et metteur en scène Jean Jourdheuil a proposé à Dominique Barbier de relancer l'aventure à partir d'une analyse nouvelle du texte, basée sur des manuscrits inédits. La démarche artistique repose donc sur des assises solides : une véritable intelligence du texte et une connaissance profondes des sources de l'œuvre.
Kasper T. Toeplitz pour la composition musicale, Giovanna Velardi pour la chorégraphie et Anne Van den Steen, pour la scénographie et le conseil artistique ont ensuite apporté leur pierre sensible à cet édifice spectaculaire polymorphe.
Tous ces prolongements théâtraux, musicaux, chorégraphiques et visuels ont pour fonction d'ouvrir ce qu'Heiner Müller appelle «des fronts invisibles» pour appréhender la complexité, multiple et éclatée du monde.
Et si l'œuvre est immuable, le monde, lui, change et évolue constamment. Dominik Barbier n'a pas hésité à réactualiser cette traversée symbolique des conflits et des fractures qui déchirent les sociétés humaines en y ajoutant la «confrontation» entre le monde arabe et le monde occidental. Le comédien algérien Hocine Zaïdi porte, en arabe dialectal, cette dimension supplémentaire. Acteur unique, il est la voix vivante du texte. Il est confronté au «chœurs prolétariens électroniques» qui, lui, s'exprime en allemand, en anglais et en français.
On ne peut pas parler de contre-sens, cette présence «arabe» renvoie effectivement à une préoccupation actuelle et obsédante de ce que Müller nomme notre «imaginaire social», mais elle n'est pas instrumentalisée et ne prétend pas éclairer notre actualité aveugle.

Dans le dispositif mis en place par Dominik Barbier le spectateur se retrouve donc plongé dans un bain de sensations sonores et visuelles qui font échos aux chaos de l'Histoire contemporaine et à l'impuissance des hommes face aux forces qu'ils mettent en œuvre et qui ensuite les dépassent.
Mais l'entremêlement des disciplines ne permet pas toujours de démultiplier le sens. La profusion des signes n'est pas systématiquement facteur de polysémie, elle peut aussi provoquer de la confusion. Ne pas réduire la portée du poème, ce n'est pas non plus le rendre plus obscur. Il y a une évidence à la lecture du texte, une cohérence, une clarté intrinsèque à l'œuvre que l'on ne retrouve pas dans la proposition de Dominik Barbier.
Même si le spectacle recèle de belles fulgurances, ce qui est de l'ordre de l'intangible tragique chez Müller a tendance à devenir du pathos chez Barbier.
Cette instrumentalisation involontaire de nos émotions est renforcée par l'imbrication du virtuel et du réel. Force est de constater, encore une fois, que la fascination pour l'image l'emporte aisément sur la présence physique. Hamlet est finalement plus «présent» quand il est désincarné sur les écrans que quand Hocine Zaïdi le «représente» dans l'espace de «représentation». De même et de manière encore plus flagrante, la danseuse Giovanna Velardi n'arrive pas vraiment à prendre en charge, par le mouvement et par le geste, la révolte puis le sacrifice magnifique et vain d'Ophélie.
Le poème d'Heiner Müller est charnel. Plus que l'esprit, c'est les corps qu'il remue parce qu'il ouvre justement sur un au-delà possible du corps. Le spectacle de Dominik Barbier tente, sans toujours y parvenir, de procurer un choc similaire. Mais il ne donne pas entièrement forme au dessein dramaturgique de Müller ; une entreprise il est vrai utopique : «La seule chose qu'une œuvre d'art puisse faire est d'éveiller le désir d'un autre état du monde. Et ce désir est révolutionnaire.»


Hamlet Machine a été présenté à la Friche la Belle de Mai à Marseille.

Frédéric KAHN,
Publié le 2003-05-22

Source Texte : Mouvement (http://www.mouvement.net)

Genre : critique
Thème(s) : théâtre,
Mot(s) Important(s) :
Artiste(s) : Heiner MULLER (auteur), Frédéric KAHN (rédacteur), Dominik BARBIER (metteur en scène),
Passage(s) :
Source Artishoc : Mouvement - http://www.mouvement.net

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