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Mystérieux livre d'images




Avec Il n'y a plus de firmament, le chorégraphe français signe du 4 au 15 novembre au Théâtre de la Ville, à Paris un spectacle sibyllin à la frontière du théâtre, de la danse et de l'acrobatie. En compagnie de Jean Babilée, dans l'ombre de Balthus et d'Artaud.


C'est un spectacle qui parle de Balthus et de son ami Artaud. Qui prend comme source d'inspiration un tableau représentant une fenêtre, une table et un couteau posé dessus. C'est un spectacle sur l'amitié entre deux artistes et sur la peinture. Voilà pour la conception. Sur scène, mêmes données en termes différents: c'est un spectacle qui consacre l'amitié de deux hommes, Josef Nadj et Jean Babilée. Et qui prend comme point de départ ce décor simple: un cadre surdimensionné posé au milieu de la scène, qui accueille ou recrache les sept danseurs et comédiens comme s'ils étaient les figures animés d'un tableau géant.
Il n'y a plus de firmament, créé en mai 2003 au Théâtre de Vidy à Lausanne, séduit par sa singularité. Née de l'imaginaire fou du chorégraphe français Josef Nadj, originaire de la Voïvodine, c'est une pièce sibylline qui tient du théâtre comme de la chorégraphie, de l'acrobatie et des arts martiaux. Du Nadj comme on le connaît, mêlant les genres, à la fois frivole et profond. On n'y parle pas plus qu'une phrase (en japonais...), danse sur de longs silences, fait des culbutes tout le long d'une ouverture de Mozart. Josef Nadj gravite autour de multiples soleils, et chacun illumine la scène d'une lumière distincte. S'il n'y a plus de firmament, pour prendre le titre au pied de la lettre, c'est que cet homme poète l'a troqué contre une galerie d'astres personnelle.
Galerie où Jean Babilée occupe une place privilégiée. Car ce danseur hors du commun, infatigable et têtu, fameux pour son interprétation du Jeune homme et la mort de Jean Cocteau en 1946, remonte sur scène grâce à Josef Nadj. Jean Babilée, 80 ans, danse seulement quand il en a envie. Non pas qu'il se ménage à cause de son âge, tout au contraire. Simplement il a toujours fait comme ça: quand on lui propose un plaisir, il ne peut refuser. Et cette fois-ci, l'instigateur, c'est Josef Nadj. Les deux se sont rencontrés à New York, à l'occasion d'un festival de danse. Chacun admire le travail, l'art de l'autre. L'idée de collaborer leur vient le jour de la mort de Balthus, en 2001. «Nadj revenait d'une visite chez Balthus, dans son chalet. Le peintre ne lui avait parlé que d'Artaud, raconte Babilée. On a déjeuné ensemble et pendant tout le repas, nous n'avions qu'un seul sujet de discussion: Balthus. En fin d'après-midi, on a appris qu'il venait de mourir. » Il n'y a plus de firmament, c'est donc un spectacle sur... «Carrément sur Artaud, interrompt Babilée. A un certain moment, un type passe avec une planche, c'est une référence à Balthus. Mais sinon... »
Artaud, donc. L'affiche du spectacle représente la pupille entouré de blanc d'un cheval qui a peur, accompagné de l'étonnant «or moi, Artaud je me sens cheval et non homme». Sur scène, un tableau représentant un cheval joue les mauvais esprits, effrayant Babilée et son compagnon Yoshi Oïda lorsqu'ils dévorent une miche de pain: à chaque fois qu'ils se cassent les dents sur un... clou, le tableau tombe. Quatre acrobates transportent un mur de bois, apparaissent en haut, à gauche, dans la porte qui jouxte le plafond ou en haut de la paroi qui repose sur les planches. Jing Li, mystérieuse, danse un pas de deux majestueux avec Babilée, entrecoupé par des grimaces de clown. Emotion, effroi, stupéfaction. Mille images qui défilent, pas une seconde d'ennui mais quand même, le squelette ou la raison d'être de ce spectacle restent cachés. C'est imaginatif, drôle et bien vu, mais la magie manque. Légèreté des propos? Ou manque de concentration du spectateur?
Une chose au moins traverse le spectacle comme un fil rouge: l'œil, le regard. Des yeux hagards de quatre saltimbanques en costume noir aux paupières de deux géants sculptés accroupis au fond de la scène, en passant par l'unique œil en éveil d'un corps endormi. Tous ces regards sont persistants au point qu'on a l'impression que c'est le spectacle en personne qui nous dévisage, dans la salle. Qui nous interpelle pour nous inciter à lever son secret, trop lourd pourtant pour qu'on en devine ne serait-ce que les contours. Les scènes défilent vite: des tableaux qui bougent, des rébus, des rêves... Tout un livre d'images mystérieux. Que l'on devrait pouvoir ouvrir encore et encore pour en déguster chaque page.

Il n'y a plus de firmament,, du 4 au 15 novembre au Théâtre de la Ville, Paris.

Anna HOHLER,
Publié le 2003-05-22

Source Texte : Mouvement (http://www.mouvement.net)

Genre : critique
Thème(s) : théâtre, danse,
Mot(s) Important(s) :
Artiste(s) : Anna HOHLER (rédacteur), Josef NADJ (chorégraphe), Jean BABILÉE (danseur), Antonin ARTAUD (auteur), BALTHUS (peintre),
Passage(s) :
Source Artishoc : Mouvement - http://www.mouvement.net

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