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Une innocente parmi d'autres
Melle Braun, d'Ulrich Hub
Avec Melle Braun, du nom de la maîtresse de Hittler, Ulrich Hub confie au public sous le regard sarcastique d'un berger allemand, le monologue d'une drôle d'amoureuse confite d'innocence. Un spectacle créé par Françoise Delrue à la Comédie de Béthune.
De notre envoyée spéciale.
La démesure des rôles est une clé du théâtre. Pour Melle Braun, texte-limite d'Ulrich Hub qui met en scène la fiancée du Führer ainsi que son chien, Françoise Delrue a choisi une comédienne qui tient du «monstre sacré» tant par la voix que par la présence. Catherine Baugué, qui appartint au groupe T'Chang autour de Didier-George Gabily, se défait de toute censure intellectuelle pour donner à la demoiselle Braun l'innocence terriblement banale dont l'auteur la marque. Que l'innocence rende morales l'ignorance, la puérilité ou la bonne foi, est justement ce qui brûle, ce qui tel un acide défigure l'humanisme. On voudrait que le beau, le bien et le digne soient antinomiques du laid, de l'indigne, du mal et il n'en est rien. Catherine Baugué émerge de l'obscurité, un masque de papier d'argent froissé sur le visage, que quelques rais de lumière dorent. Voix caverneuse. Le berger allemand (Damien Olivier) halète. Puis elle dépose le masque, ôte son manteau de cuir, se raconte, revit. D'une voix qui vibre des mezzo maternels aux aigus enfantins, elle est toute entière dans les mots inconscients de l'ingénue. Magicienne qui se coule en eux, vie en vie, l'actrice se place en miroir et leur renvoie leur image à tête de Méduse.
Voici l'adolescente qui rêve de stars en noir et blanc et qui se coupe les tresses, voici la petite-bourgeoise qui supplie son «papa» de la laisser sortir, l'employée d'une librairie dont les mollets enflamment le futur fiancé -elle rougit des rubis qu'il offre, de la berline noire. Voici la maîtresse de l'ombre, la proie qui se rêve en madame Hittler, la collectionneuse de dirdnl– tout détails historiques. D'une vitalité sans scrupule, Melle Braun aime celui qui a besoin pour bander d'une patineuse-nageuse, elle écarte les jambes, l'air d'ignorer la portée de son idylle mais vite au fait de la chiennerie. L'horreur de l'innocence tient à sa duplicité jouissive, espiègle. Melle Braun soutient que les camps protègent la «vermine» contre les antisémites. Chaque totalitarisme part d'une phobie du sordide, d'un fantasme de calme, d'uniformes, de familles nombreuses en forme de tableaux photogéniques.
La scène, jonchée de godasses, transforme l'usage de l'innocence en errance dans les caillasses. Outre les camps, ces grolles évoquent les placards à chaussures, ultime retraite de «l'odeur» dans les maisons. Cette odeur entêtante touche l'éros honni, que la laideur du mal, du morbide, leur infortune, bouleversent. L'éros est l'oiseau de feu qui se transfigure à la baraque de foire. Melle Braun s'imagine être la Belle de la Bête. Là est le scandale. La mise en scène le met en crise. D'un côté elle romantise l'univers de l'écervelée par des éclairages lyriques et le pittoresque du costume –un dirdrl et pour la scène finale avec fumigènes genre L'ange Bleu, un déshabillé de satin rose. De l'autre, le berger allemand magnétise une scénographie satirique. Avec force regards de côté et langues pendantes, yeux levés aux ciel style bonne sœur, Olivier Damien fouille, débusque, flatte chez le spectateur les relents de niaiserie. Les «pattes» à demi momifiées de bandelettes bises, il est Anubis, le charognard, le dieu-mort de l'Égypte antique. Il se lie avec le pompier de service, chante un passage de La Veuve joyeuse. Après l'épilogue du bunker berlinois, il revêt à son tour le masque d'argent. Un Janus se recompose. La Belle est morte. Aucune chair aussi florissante soit-elle ne résiste à la corruption. Une société qui adore l'innocence, se structure autour du mensonge cynique et des simulacres à fantasmes. Elle se pétrifie dans la terreur et immole dans ses guerres, à la fois fils et boucs émissaires comme pour se repaître de la mort et la détourner. Le nazisme fut un gigantesque et mauvais théâtre pour leurrer la mort, que les religions n'arrivent plus à faire accepter. Avec Melle Braun, Françoise Delrue approche le cœur d'un secret de polichinelle: la morbidité de la chair, mais un secret qui débouche sur le terrible deuil du soi, au bord de l'abîme du réel.
A la Comédie de Béthune, jusqu'au 23 mai Un printemps pas comme les autres. Dramaturgie germanique. Après Die Abende, textes de Brecht, de Maïakovski et de Hans Albers et la lecture D'Avant la retraite, de Thoams Bernard, dirigée par Agathe Alexis, L'Opéra de Quatre sous, ms Roberto Ciulli les 22 et 23 mai au Palace et le 23 mai, Le journal d'un chien, d'Oskar Panizza lecture dirigée par Agathe Alexis. Tel : 03 21 63 29 00
Mari-Mai CORBEL,
Publié le 2003-05-22
Source Texte : Mouvement (http://www.mouvement.net)
Genre : critique
Thème(s) : théâtre,
Mot(s) Important(s) : holocauste, Mademoiselle Braun,
Artiste(s) : Mari-Mai CORBEL (rédacteur), Ulrich HUB (auteur), Françoise DELRUE (metteur en scène),
Passage(s) :
Source Artishoc : Mouvement - http://www.mouvement.net
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