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L'image de Swann
Proust 1: de kant van swann
Guy Cassiers, directeur du Ro theater, une importante troupe de Rotterdam, offre une délicate glissée multimédiatique dans les méandres proustiennes avec le premier volet d'une tétralogie consacrée à l'œuvre de l'écrivain français.
Guy Cassiers s'est associé à Eric Kuypers, connu comme romancier et scénariste de Chantal Ackerman (La captive), pour entreprendre l'adaptation théâtrale du roman sans équivalent de Proust Du côté de chez Swann. Ce «Proust1» présenté au Kunstenfestival se concentrait sur le personnage de Swann et l'adolescence de l'écrivain, son apprentissage de l'amour et de l'aristocratie.
Derrière l'adaptation, c'est la structure interne du roman que Cassiers et Kuypers mettent à jour, dans ses variations et son plaisir du détail, ses lenteurs et ses atermoiements sensibles. La première partie du spectacle revenait sur le célèbre épisode où Proust est interdit de baiser maternel par la venue de Swann; puis comment il rencontre Gilberte, fille du même Swann, et sa femme, la mystérieuse Odette; et le médecin familial qui s'inquiète de la santé fragile de l'adolescent. La seconde partie revient vingt ans en arrière, lorsque Marcel assiste à la première rencontre entre Swann et Odette, amour adulte fait bientôt de jalousie et d'indifférence aux antipodes de ses premières amours avec Gilberte.
Cassiers utilise l'ensemble des possibilités contemporaines de la scène théâtrale pour convoquer l'univers proustien : musique live avec un quatuor à cordes, dispositif vidéo projetant textes et vidéos, costumes inventifs et lumières idoines. Sa narration s'appuie sur deux Marcel, un jeune acteur en héros de roman et un acteur plus âgé en Proust écrivain de la mémoire. Le spectacle s'ouvre sur un immense écran de toile légère devant lequel le Proust conteur viendra, tandis que les personnages qu'il convoque par son récit apparaîtront sur l'écran, joués par les comédiens derrière la toile et zoomés par d'étranges dispositif technologiques sur cette toile de fond que l'on dirait de mousseline. Lorsque le jeune Proust paraîtra, tout un monde existera derrière lui, fait de personnages, de décors et fleurs, et parfois d'apparitions «réelles» venues un instant le rejoindre. La seconde partie défera un temps le dispositif, comme si l'univers mnémonique avait envahi le plateau, pour finalement mieux le recomposer en fin de spectacle. L'ensemble témoigne d'une grande maîtrise mêlée d'une délicatesse aimable et d'un ludisme avéré. Mais même particulièrement maîtrisés, ces vidéos se modifiant tout en douceur ou ces pixels énormes venant danser sur l'image comme une mémoire (vidéo) glissant vers le rêve brouillé de l'émotion et qui composeront bientôt le motif principal des costumes, ce ne sont pas tant les différents éléments scéniques qui valent en eux-mêmes que les singulières connexions que Cassiers organise entre eux et la distance amusée qu'il instille dans leur agencement.
Plus que d'une maîtrise ou d'une inventivité, c'est un univers qu'il faut tenter de décrire pour approcher ce spectacle du néerlandais. Un univers où les signes, comme disait Deleuze de Proust, sont d'une étonnante apesanteur et ne viennent pas rythmer le spectacle, mais au contraire se fondre les uns dans les autres; la variation de signes comme jeu du fondu-enchaîné de la mémoire et du rêve, mais aussi de ces fleuves que sont le roman et ce long spectacle de trois heures. Cassiers laisse venir avec l'humour et le détachement d'un dandy souriant images, mots et situations, qui s'enchaînent dans un temps sans pulsation propre à l'imaginaire, cristallisant un présent fait de légèreté et de ce que Proust appelait «un peu de temps à l'état pur». Un temps sans pulse, étale, percé de ces variations modulaires comme des éclipses. Tirant parti de tous ces signes que notre quotidien moderne nous apprend à décoder, à gérer et à assimiler en matière sensible, images, sonorités, textes et narration, il invente une matière-théâtre pleine et mouvante dans laquelle, comme le jeune et sensible Proust dans le salon parental ou l'écrivain happé par sa mémoire, le spectateur trouvera son chemin propre guidé par sa seule sensibilité ; comme dans un rêve. Le rêve de quelqu'un d'autre, pourtant. Il faut bien toute l'impertinence d'un Cassiers et toute la générosité des acteurs du Ro Theater pour offrir cela.
Guy Cassiers et le Ro Theater ont présenté Proust1 : de kant van swann au Kunstenfestival à Bruxelles les 11 et 12 Mai.
Eric VAUTRIN,
Publié le 2003-05-21
Source Texte : Mouvement (http://www.mouvement.net)
Genre :
Thème(s) : théâtre,
Mot(s) Important(s) :
Artiste(s) : Guy CASSIERS (Metteur en scène), RO THEATER (collectif), Eric VAUTRIN (rédacteur),
Passage(s) :
Source Artishoc : Mouvement - http://www.mouvement.net
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