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Le doux poison de l'audace

Mélanges de styles

Chapeau : A l'orée de ce siècle, la modernité cherche à «gifler» le goût du public. Les avant-gardes s'emparent de formes jusqu'alors méprisées (cirque, music-hall, cabaret. . .) et partent en quête d'un art vivant où le corps, libéré des carcans et des interdits, s'élève «à la dignité du signe».

Source : Les éditions du mouvement (http://www.mouvement.net)

Genre : analyse (Mots-clés : )

Genre Ressource : texte d'analyse

Apparence :

Rubrique : 3

Jean-Marc LACHAUD rédacteur
Claudine AMIARD-CHEVREL écrivain
Antonin ARTAUD auteur
MARINETTI plasticien
MEYERHOLD Metteur en scène
Erwin PISCATOR auteur
BAUHAUS mouvement artistique

Texte : Au début du XXe siècle, la modernité artistique et littéraire bouleverse les normes et valeurs établies. Les projets, théoriques et pratiques, au sein desquels s'incarnait sa force subversive et utopique, se sont imposés dans un mouvement dialectique fondé sur deux principes, celui de la déconstruction et celui de la reconstruction. Par une expérimentation incessante et osée, par une ouverture proclamée vis à vis de la réalité complexe et mouvante, y compris la plus banale alors tenue à distance, les avant-gardes artistiques et littéraires s'attaquent à l'idée dominante du grand art et produisent des oeuvres défiant les modalités classificatoires et hiérarchisantes.
Dans ce contexte de ruptures à plusieurs niveaux, le domaine théâtral ne pouvait être épargné. L'esthétique théâtrale normative fut contestée, les scènes officielles déstabilisées. L'enjeu majeur était bien, dans ce contexte tumultueux, de réintégrer le théâtre au coeur de la vie, en faisant intervenir sur scène un authentique souffle de vie. Il s'agissait de dépoussiérer et de désembourgeoiser le théâtre, en mettant en scène les rythmes contradictoires de la vie authentique. Autrement dit, le théâtre avant-gardiste se donnait pour mission l'élaboration de nouvelles formes, l'invention de langages inédits, propres à imposer en actes son projet critique et émancipateur. Les petites formes (cirque, marionnettes, mime, music-hall, cabaret, champ de foire. . .) seront perçues comme autant d'éléments hétérogènes et impurs susceptibles de faire vaciller les conventions, de créer une atmosphère, un esprit rebelle, une puissance transgressive. Comme le souhaitaient les futuristes russes, il fallait gifler le goût du public, en contaminant le théâtre par cette indécence révolutionnaire.
Dans son introduction à l'ouvrage collectif consacré aux rapports théâtre/cirque/music-hall dans les années vingt (2) Claudine Amiard-Chevrel repère quelques éléments qui participent à cette vision novatrice du théâtre. Elle insiste, notamment, sur le «rejet de la dictature du texte», sur la «revalorisation de l'acteur polyvalent», sur l'«utilisation d'un espace spécifique mais totalement différent» et sur la «réimplantation du rythme dans toutes ses possibilités».
Les emprunts, les appropriations ne sont bien entendu pas stéréotypés. Chaque mouvement, chaque artiste mettront en oeuvre leurs propres affinités avec ces formes populaires jusqu'alors méprisées. En s'intégrant aux productions du noble art de la représentation théâtrale, ces divertissements et ces attractions acquièrent un statut artistique. Le processus d'introduction et d'intervention de ces fragments répond à la nécessité, pour le théâtre, de s'emparer du réel introuvable d'un monde bouleversé et de tenter de construire quelques issues. Des pièces de Frank Wedekind et de Karl Valentin à celles d'Erwin Piscator, de la définition du Théâtre Merz selon Kurt Schwitters aux productions militantes du théâtre d'agit-prop, des sereta des futuristes italiens aux recherches du Bauhaus et de Oskar Schlemmer, des textes et mises en scènes de Vladimir Maïakovski et de Vsevolod Meyerhold aux propositions de Jacques Copeau. . . , seront ainsi fomentées de nombreuses dissidences agissantes. De curieux assemblages -au sein desquels le cirque concourt à l'assassinat du psychologisme ailleurs régnant, au coeur desquels le music-hall exhibe les lumières aveuglantes et les mouvements saccadés de la vie moderne- naissent de ces parti pris, liés à cette volonté de cirquiser le théâtre.
La plasticité des corps et le rire vengeur et décapant du clown s'installent dès lors brutalement dans l'intimité des temples de l'art dramatique.

Date de publication : 02/01/1999


Mots-clés : avant-garde, expérimentation, rupture, modernité, histoire
Inséré le : 07/08/2001 00:00
Thèmes : théâtre, cirque,