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Roi Lear


Ce grand théâtre de fous



L'auteur et metteur en scène Rodrigo García a franchit encore un pas dans l'efficace de son théâtre en signant une réécriture du Roi Lear sur une commande de la Comédie de Valence.


Lear – Tu as vu le chien du fermier aboyer le mendiant ? (...) Tu as vu là la grande image de l'autorité: un chien au pouvoir qui se fait obéir! Misérable bourreau, retiens ton bras sanglant: pourquoi fouettes-tu cette putain? C'est ton dos qu'il faut dénuder, car tu désires ardemment commettre avec elle l'acte pour lequel tu la fouettes. (...) La première fois que nous inspirons l'air, nous vagissons et pleurons. (...) Dès que nous naissons, nous pleurons d'être venus sur ce grand théâtre de fous.
Shakespeare, Le roi Lear, IV 6

Lear – (...) je lui fait renifler [au chien] la / Mousse chaude de truite de rivière à la sauce d' / Écrevisses / Je lui jette l'assiette par / La fenêtre / le chien ne bouge pas le fils / De pute / Il bave / (...) / Je vais essayer de / Parler au chien / Je lui dis: / Chien, saute par la fenêtre / Et le chien saute / Il obéit / Putain, pourquoi je n'y ai pas pensé avant? / (...) Il est en bouillie / Il me regarde / (...) Mais il ne te mord pas / La main / ton chien ne te mord jamais / La main / (...) Je ne pense à personne / A rien / Je ne suis pas un sadique / Je ne pense pas aux gens que je déteste / Profondément / Combinards / Cadres / Gendres / Coiffeurs / Je pense à la gratitude du chien / L'idée de fidélité (...)
Rodrigo García, Roi Lear


Rompez. Le théâtre de García ne se prête ni à la métaphore ni à l'analyse. Le théâtre de García est très exactement paramétré pour cela. Le théâtre de García est la tentative in extenso d'en finir avec la narration, la représentation, les filiations, la métaphore et les allégories esthétiques comme politiques, avec l'art ; ce que nous entendons par art, cette activité sympathique et lucrative morte dans le con de la putain Culture. Le théâtre de García existe pour que n'existent plus des gens comme moi qui écrivent ce genre de texte et des gens comme vous pour les lire plutôt que de faire autre chose ; une promenade à la campagne, par exemple (voir son texte paru ici «La démocratie est morte» et qui si tout se passe bien clignote en bas de l'écran). Avec Roi Lear, dont la mise en scène en français lui a été commandée par la comédie de Valence, l'Argentin vivant à Madrid dépasse de très loin évidemment les mises en scène que les metteurs en scène français ont tentés de ses textes – à de rares exceptions près, comme la version genevoise du Boucher Espagnol, elles furent la tentative de rendre le texte à l'auteur, la raison aux raisonnables, l'image à la métaphore et la tranquillité amène aux bourgeois courtoisement inquiets, quand l'auteur cherchait justement l'inverse. Mais il va plus loin que ses propres mises en scène dans leurs versions visibles dans l'hexagone, ce Je crois que vous m'avez mal compris qui tirait encore partie d'une situation pour la retourner, ou cet After Sun qui cherchait comment pouvait s'établir, si c'était encore possible, une relation avec les spectateurs durant la représentation, essayant le mythe, les blagues, la cuisine et l'acte sensé-provoquer-vous-savez-qui(-mais-vous-pardi). Avec Lear, plus rien de tout cela. Plus rien que l'on puisse reconnaître encore comme une scène, si ce n'est des sortes de métaphores dont on rougirait presque à les comprendre tellement elles sont faibles (par exemple une armoire réfrigérée type Coca Cola portant comme inscription «sang» comme une marque de boisson, et l'armoire pleine de bouteilles rouges 1.)

Va-t-on appeler représentation ou théâtre ou art deux hommes qui apprennent à une salle de silencieux à danser le death-metal? une fille nue brouter le gazon? des gravures de Goya? cinq acteurs tirant dans quelques ballons de foot? une fille tirer une pipe maladroitement à un micro? un groupe de death-metal de Valence pique-niquer et picoler tranquille? Trois actrices rigoler en enfilant des bottes pleines d'eau? A moins de percevoir combien chacune de ces images est contradictoire dans ses termes, qu'elle se forme par sa propre intention déjouée de l'intérieur; provocation du porno et de la fellation mais tendre échec dans l'exécution; violence des guitares du death-metal mais générosité affable de ces ados en t-shirt noir «have you ever known deep dark?»; propos salaces de ces «méchantes filles» qui n'en peinent pas moins à boire leur bière et ponctuent leurs phrases de «bordel» et autres «connard» presque pour la rime; agressivité de l'image des corps pendus mais bricolage de leur mise en place; tout se qui se trame est décalé, débordé, par l'humour, l'accessoire ou la situation; l'efficace. Mais ce décalage ne porte pas en tant que signifiant, parce qu'il s'appuie à chaque fois sur une agression concrète envers le public et le théâtre: nudité vulgaire, volume de la musique, refus des enchaînements à se justifier à nos attentes, propos des textes remettant directement en cause la place de chacun face à ce qu'il voit (notre coutumière inaction quoiqu'il arrive, devant les scènes de García comme devant le JT), par exemple. Il provoque en contextualisant précisément ces propos, et dans le même temps il décontextualise en bricolant son théâtre, ne faisant que le nécessaire, ne permettant jamais que son propos atteigne le symbole ou l'illusion.

Le théâtre de García n'a rien d'hasardeux; et c'est bien au contraire un théâtre d'auteur, un théâtre écrit. Dans le corps à corps tant agressif que malin qu'il engage avec son spectateur, chaque coup porte. C'est en cela que c'est un théâtre politique, parce qu'il est économique dans ces moyens et son esprit, bien avant ce qu'il énonce. García adapte Lear; Lear, un comédien qui pourrait être le premier venu en apparence, porte un polo de football à son nom; il erre dans la lande anglaise, ici un coin de terrain de foot, le plateau couvert de gazon, au lointain une cage de goal surplombée d'un écran. Inversion des valeurs? non, rétablissement des contradictoires de la tragédie shakespearienne que l'on dit être la tragédie de passions. García ne garde du texte qu'une vague structure, les grands conflits (les deux sœurs, Lear et son clown, Cordelia). Il faudrait dire la malignité de la transposition ; par exemple le début, Lear partageant son royaume - terrain : «Je trace une ligne pâle, avec de la craie: / Partagez-vous la poussière», Cordelia, celle qui lui répond qu'elle fait et ne saurait dire, entre et entame sa fellation au micro. Illisible pour le spectateur à moins d'une profonde connaissance de la pièce. Ce n'est pas là que cela se joue, c'est évident, même si c'est le troisième angle de la représentation. Shakespeare pure matière adaptée-réactivée. Il faudrait dire également la douce ironie qui plane sur le jeu des acteurs français, très peu convaincants sur les passages de texte, et fort mal servis par une traduction qui recompose (à ses dépens sans doute) dans le texte de Gracia des alexandrins ou des décasyllabes, piégeant les acteurs dans une diction surannée et décalée quand elle se voudrait ordurière (cette absence de réflexion sur la syntaxe française de la part du traducteur est par ailleurs déroutante). Mais ces ratés, comme le reste, participent à rendre contradictoires les effets de la représentation (ici, en lui interdisant d'avoir l'efficace de ses intentions), et décuplent ainsi son action. Il faudrait dire enfin la grande maîtrise du rythme du metteur en scène argentin, relançant sans cesse dans une étonnante maîtrise musicale l'enchaînement des scènes, mêlant simplicité, aplomb, décalage rapsodique et composition chorale des éléments simultanés. Car c'est là en particulier ce qui fait la richesse de ce spectacle: la très complexe structure de la représentation qui mêle dénonciation publicitaire à grands renforts de vidéo, références shakespeariennes précises, scènes de grande violence (mises à nu sordides par exemple), complaisance dans l'hémoglobine, fine alliance avec une série de gravures de Goya, Death-metal et leçon de danse du death-metal, etc. Structure complexe basée cependant sur des principes simples tenant davantage de l'action que de la rhétorique d'un côté, sur une construction réfléchie, écrite, maîtrisant ses enjeux et ses effets, de l'autre. Matériaux hétéroclites assemblés pour une communauté à venir; proposition.

Il fallait que cela arrive, un tel théâtre au milieu des innombrables propositions culturelles. Certes il va advenir ce qui advient, «advient ce qui est toujours advenu / à ces putains de grecs / à ces putains de romains / à ces putains de chinois», à ces putains de Dada, à ces putains de Duchamp, Schwitters, Artaud, Faulkner, «quelque chose a déjà été reconstruit» et cela sera avalé, et cela sera Rodrigo García ou cela sera l'œuvre, peu importe, c'est déjà perdu. Reste le temps passé, l'œuvre se faisant. Des corps singuliers, des existences, l'auront traversée. Ils en parlent peut-être encore. Il n'y a qu'à s'en remettre à eux. Qu'on ne vienne pas dire que ce texte est le début du rattrapage de l'œuvre de García par la société qui l'a fait naître. Parce que vous ne l'avez pas compris et que rien ici n'est vrai.


1) Il y a de l'hémoglobine dans le dernier García. Il y a de l'hémoglobine dans le dernier Chéreau. Il y a de l'hémoglobine dans le dernier Mnouchkine. Il y a de l'hémoglobine dans le dernier Castellucci. En bouteille, presque à chaque fois. Il y a un problème?


Roi Lear, mise en scène de Rodrigo Garcia, a été créé à la Comédie de Valence du 13 au 18 mai 2003.

Une autre pièce de Rodrigo Garcia, Je crois que vous m'avez mal compris, est jusqu'au 25 mai à l'affiche du Théâtre national de Chaillot, à Paris.


Eric VAUTRIN,
Publié le 2003-05-23

Source Texte : Mouvement (http://www.mouvement.net)

Genre : chronique
Thème(s) : théâtre,
Mot(s) Important(s) : roi lear,
Artiste(s) : Rodrigo GARCIA (metteur en scène), Eric VAUTRIN (rédacteur),
Passage(s) :
Source Artishoc : Mouvement - http://www.mouvement.net

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