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Festival Regards Croisés


Dramaturgies algériennes



Le Troisième Bureau organise deux manifestations annuelles. Lire en Fête à l'automne et Regards Croisés au printemps. Après les écritures autrichiennes et françaises, Regards Croisés consacre sa troisième édition aux algériennes. A Grenoble. Du 19 au 28 mai 2003.


Le Troisième Bureau est un comité de lecture qui compte Enzo Cormann ou Jean-Marie Boëglin parmi ses membres, et qui organise deux manifestations annuelles. Lire en Fête à l'automne et Regards Croisés au printemps. Après les écritures autrichiennes et françaises, Regards Croisés consacre sa troisième édition aux algériennes. A Grenoble. Du 19 au 28 mai 2003.

A Grenoble, en plein centre ville, une enseigne atypique « Troisième Bureau – Théâtre contemporain » attire les passants qui parfois s'enquièrent du genre de produits à vendre. Avec l'affiche « Algérie – Festival Regards Croisés – Dramaturgies contemporaines », certains pourraient penser à une agence de voyage. – De voyages imaginaires, répondrait Bernard Garnier le fondateur, de voyages dans la pensée.
Quatre spectacles, huit lectures, treize auteurs, et une rencontre sur le « théâtre dans la tourmente de l'histoire » portraiturent le théâtre algérien. Dix années noires, de massacres et d'exactions, ont laminé sa présence et poussé nombre d'artistes à d'autres métiers ou à l'exil, question de survie. Le théâtre, pratique de la pluralité démocratique par essence, fut une cible du terrorisme, d'autant que la révolution l'avait statufié en sept théâtres nationaux à troupes. Il était aussi périlleux d'être spectateur que comédien. La dramaturgie algérienne a persisté, comme animée par des conflits qui semblent propre au théâtre. Entre les bénéfices de l'officialisation et la critique du système, le théâtre reste une courtisane qui rêve d'indépendance.
Dans La Délégation officielle d'Areski Mellal, lecture dirigée par Jean-Marie Boëglin, le directeur du théâtre d'Alger invente un mensonge pour redonner à ses comédiens le désir de travailler. Une délégation officielle viendrait assister à un spectacle. Surgissent en pleine répétition, les techniciens en grève, un barbu enragé qui vient tenir un meeting dans la salle louée, une présidente non moins enragée de quelque front ouvrier qui s'indigne que le théâtre ne soit pas comme le restant de la ville, rationné en eau... Leurs problèmes évoquent plutôt ceux des personnages en quête d'auteur de Pirandello que des questions pratiques. A la fin, le directeur philosophe. Il évoque avec l'étymologie de Djézaïr, les « îles », des individus-îlots de résistance avant-coureurs d'une autre société. Par exemple, un garçon qui a donné le sang vital à sa mère, pour sauver une jeune fille poignardée. Une réelle tension dramatique anime ce texte écrit d'une main rigoureuse et qui interroge la place de l'art. Les réalités apparaissent plus caricaturales en Algérie qu'en Occident mais le même slogan de la « vie pour la vie » est à l'œuvre et tourne à vide. Les panneaux indicateurs ont disparu des routes algériennes mais aussi des existences humaines. Les discours religieux ou politiques défendent les familles, le travail, la prospérité, la guerre pour faire la paix. Ils ne spécifient pas le monde arabe. Dans ce contexte, l'art nuit au mot d'ordre général et le théâtre particulièrement, qui souligne la comédie de la vie et oppose la mort, l'éros stérile, le regard critique.
Fatma de M'Hamed Benguettaf, magnifiquement adapté et mis en scène par Abdou Elaïdi, donne la parole à une femme de ménage du ministère. Fatma orpheline a renoncé à ses études, à l'amour, pour si peu – des frères à élever et qui ont assez réussi pour avoir honte de la fréquenter. Les voisins lui ont attribuée son tour de terrasse et de lessive, le jour le plus chômé, celui de l'Indépendance. Lieu symbolique des femmes orientales, de la rue prohibée, la terrasse est ouverte sur le cosmos. De là, Fatma l'humble dont le métier est de nettoyer les taches, les salissures, les résidus de la vie, voit le monde : vain, envieux, cruel. Fadela Hachemaoui du Théâtre Régional d'Oran, prête à ce conte subtilement ironique la douceur d'un secret. Les vues sur le monde qu'offre le théâtre algérien, qui jouit d'une forte tradition post-brechtienne, sont des yeux ouverts sur les tremblements de l'Histoire. Elles sont riches de questions contemporaines, et font du théâtre et de ses appeaux un leurre heureux afin de piéger la vie et de détourner de ses luttes meurtrières.

Festival Regards Croisés. Centre Dramatique National des Alpes. Usine Cémoi.
Tél : 0476001230. www.troisiemebureau.com


Mari-Mai CORBEL,
Publié le 2003-05-23

Source Texte : Mouvement (http://www.mouvement.net)

Genre : chronique
Thème(s) :
Mot(s) Important(s) : Algérie,
Artiste(s) : Mari-Mai CORBEL (rédacteur),
Passage(s) :
Source Artishoc : Mouvement - http://www.mouvement.net

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