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Sur le fil d'une dérision consentie
Relation publique
Relation publique, la création de Caterina Sagna se donne au Théâtre de la Ville du 17 au 21 juin.
Qu'est-ce qu'un spectacle ? On trouvera la question, au choix, naïve ou prétentieuse. Pourtant, ces dernières années, la danse n'arrête pas de la poser, cherchant par toutes sortes de déviances à s'extraire du moule des écritures chorégraphiques et de leur mise en représentation. Dans un récent ouvrage, Boris Charmatz parle ainsi de «contrat de confiance rompu envers ce qui semble évident en termes de spectacle»; et cette rupture est, pour lui, la source d'une «ironie» à l'œuvre, d'une «mise en doute» qui est simultanément «mise en route» (1). De Jérôme Bel à La Ribot, d'Alain Buffard à Benoît Lachambre, de Vera Mantero à Meg Stuart, pour ne citer que ces quelques noms, de nombreux artistes questionnent aujourd'hui les modes de production chorégraphique, et tentent de mettre en jeu une perception du «spectateur» qui échappe au seul rapport de fascination. Ce sont autant de démarches salutaires, décapantes, qui incitent à déplacer la danse, à l'emmener à l'aventure, et nous avec. Parfois, cependant, on sent poindre dans quelques-uns des discours qui accompagnent ces nouvelles esthétiques, une sorte de puritanisme anti-théâtral sans doute hérité de la dénonciation que fit Guy Debord de la «Société du Spectacle» (2).
On peut nourrir quelques-unes de ces réflexions avant d'aborder «Relation Publique»; Caterina Sagna les fait voler en éclats avec une intelligence et une malice diablement affûtées. Car voilà un spectacle qui n'en est pas un ; ou plus exactement, qui fait spectacle de la feinte, et qui réunit dans une même ruse la coulisse de la répétition et le travestissement du «show». A prendre Relation publique au pied de la lettre, nous serions conviés à la «conférence-spectacle» d'une compagnie de danse qui dévoilerait au public quelques-uns des ingrédients engagés dans la création d'une pièce, Amours de pierre, qui aurait comme motif d'inspiration les frises et bas reliefs des temples khmers d'Angkor Vat. Une conférencière-présentatrice aurait pour mission d'expliquer au public les tenants et aboutissants de cette création, tout en commentant les moyens par lesquels la chorégraphe et ses interprètes avancent dans ce projet. Ce spectacle, est-il écrit, «promet des révélations fondamentales sur la danse, l'amour, la religion, le monde et l'homme». Entreprise herculéenne, cela va sans dire, qui se délite au fur et à mesure qu'elle s'expose. Relation publique se tient en permanence sur le fil d'une dérision consentie, qui se moque délicieusement des grandes idées dont sont parfois cousus les discours et commentaires sur la danse. Viviane de Muynck, en présentatrice accomplie de son rôle, tient magistralement la fiction de cette dérision. Elle est la proue, stoïque, d'un naufrage où sombre toute vraisemblance. Car la «compagnie de danse» dont elle est censée, en parfaite exégète, vanter et expliquer la démarche artistique, est loin d'être ce corps homogène qui serait soudé par un objectif commun. Des tensions s'y font jour, qui lézardent l'édifice rassurant d'un «ensemble harmonieux et pleinement maîtrisé de techniques». Loin de l'illusion communautaire et démocratique d'un «travail de compagnie», la chorégraphe se révèle despotique, cruelle et hypocrite. Et les danseurs trichent, c'est évident, et se rebellent parfois face à une «démonstration» qui prétend invoquer la sincérité de leurs présences. Pourtant, rien n'est totalement faux, et les séquences dansées qui viennent ponctuer la «conférence-spectacle» sont même prodigieusement investies par des interprètes dont on ne peut contester l'engagement. Alessandro Bernardeschi, Claire Croizé, Lisa Gunstone, Antonio Montanile, Mauro Paccagnella et Carlotta Sagna donnent forme à de stupéfiantes figures qui détraquent certains clichés archaïques, de la méditation à la transe, en passant par l'étreinte amoureuse...
Conçu avec le dramaturge Roberto Fratini Serafide, Relation Publique ne se contente donc pas d'être dans la seule dénégation du spectacle, bien au contraire. Caterina Sagna est italienne, largement ignorée dans son propre pays (3), et elle est bien placée pour juger des ravages culturels et politiques que la «variétisation» effrénée des télévisions privées peut engendrer. Dans un tel contexte, la création artistique est volontiers iconoclaste, et Caterina Sagna ne se gène pas pour préciser que sa compagnie est «berlusconifree». Face au divertissement à paillettes et à ses faux-semblants, le lieu du théâtre est un nécessaire contre-espace, «pour qu'il y ait quelque part un endroit d'indécision loquace, de plaisirs contradictoires, de rires inquiets et de tourments amusés». (4).Et aussi, pourrait-on dire, d'ironie désenchantée. Avec Relation Publique, Caterina Sagna brocarde joyeusement toutes les vanités dont s'affublent nos habituelles comédies de l'être et du paraître. Elle qui fut, dans ses premiers spectacles, une styliste des épures, puise aujourd'hui dans les ressources du simulacre les épices d'un véritable festin, où la danse se reflète joyeuse d'être ainsi follement désaxée.
Jean-Marc Adolphe
(1). Boris Charmatz et Isabelle Launay, « Entretenir. A propos d'une danse contemporaine », coédition Centre National de la Danse / Presse du Réel, 2003.
(2). Lire, à ce propos, ce qu'écrit Jean-Loup Rivière dans « Comment est la nuit ?, essai sur l'amour du théâtre » (L'Arche éditeur, 2002). Dans un chapitre intitulé « Croyance, Séparation, Spectacle », Jean-Loup Rivière met en regard la « Lettre à d'Alembert », de Jean-Jacques Rousseau (1758), « formulation la plus synthétique et la plus élevée de la haine du théâtre », et « la Société du spectacle », de Guy Debord (1967) : « La spectacularisation du monde, c'est-à-dire le monde tel qu'il est sous le règne de la séparation généralisée, est une chose aussi terrible que la disparition de toute pratique qui joue la séparation. En réalité, la phobie de la séparation fait le lien entre le théâtre selon Rousseau et le spectacle selon Debord, le théâtre comme encouragement au vice, le spectacle comme forme moderne de la domination ».
(3).Relation Publique a cependant été créé en septembre dernier à la Biennale de Venise.
(4). Jean-Loup Rivière, op.cit.
Jean-Marc ADOLPHE,
Publié le 2003-05-07
Source Texte : Mouvement (http://www.mouvement.net)
Genre :
Thème(s) : danse,
Mot(s) Important(s) :
Artiste(s) : Caterina SAGNA (chorégraphe), Jean-Marc ADOLPHE (rédacteur),
Passage(s) : Théâtre de la Ville Paris 75001 ,
Source Artishoc : Mouvement - http://www.mouvement.net
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