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Les mannequins philosophent eux aussi




Le chorégraphe Josef Nadj manipule à vue des pantins de chair, à la Biennale de la Marionnette.


Josef Nadj, fils d'un charpentier d'origine paysanne, n'en est pas à son premier coup d'essai en matière de marionnettes et de pantins. Ce grand manipulateur d'objets devant l'éternel, n'a jamais arrêté de bricoler son théâtre d'ombres, depuis Canard Pékinois. Sa danse elle-même est empreinte de la raideur propre au pantin articulé. Il ne se prive pas de revenir à la charge, dans les Philosophes qu'il présente actuellement à La Villette (1). Il nous meut d'un lieu à l'autre. Il s'agit d'une création en trois parties, hantée par la figure du peintre et romancier juif polonais Bruno Schulz ( «Traité des mannequins», «les Boutiques de cannelle», «le Sanatorium au croque-mort») , tué d'une balle dans la nuque par un nazi. C'est d'abord, dans une salle ronde, une exposition de vidéos sous verre, dont le mouvement, freiné à l'excès, confère aux personnages – un homme en costume sombre et chapeau melon noir- la fixité des statues. Pourtant, chacun bouge un peu. Il suffit d'un tour de piste pour s'en convaincre. Ce sont vingt-quatre histoires étranges, évoquées dans un intérieur aux murs décrépis. Un fantastique inquiétant s'ingénie à y poser ses marques, sans aucun pathos. Le temps, volontiers en suspens, favorise le surgissement du bizarre. Une branche de buis, par exemple, est prise entre les orteils d'un danseur réduit à l'état de cadavre. C'est ensuite une vidéo, filmée dans un bois, où quatre apprentis philosophes et leur maître, encombrés d'une lourde caisse en bois, semblent en quête du lieu et de la formule. Ayant circonscrit un endroit avec du fil -ainsi Platon fonda-t-il son Académie dans un jardin-, ils dénichent qui une herbe, qui une racine, avant de plier bagages. Enfin, l'on sent que le maître, Bruno Schulz sans doute, passe de vie à trépas, sous nos yeux. Nous voici invités à rejoindre une salle ronde où se joue, en chair et en os, la scène finale, qui ne dure pas moins de cinquante minutes. La pièce est ingénieusement agencée, avec tout l'amour des objets propres à Nadj, chacun effectuant des gestes qu'on peut juger ordinaires, néanmoins irréfutables, non sans une raideur de mannequins. C'est un voyage, celui de l'apprentissage, où le maître mort hante encore les lieux qu'il met en scène comme un marionnettiste caché derrière ses créatures.
Sous son joug invisible, les quatre autres danseurs semblent des marionnettes manipulées par des fils invisibles. Ces corps en travail traduisent la besogne d'âmes en recherche. Il s'agit moins d'un échange physique que d'un frottement de crânes sur le point d'accoucher d'eux-mêmes. Le père rôde toujours dans l'enceinte, orchestrant de l'index leur effort de penser. Encombrante à la longue, cette figure tutélaire, comme chez Kafka, autre inspirateur, de longue date, de l'art de Nadj. La tentative d'émancipation de cette bande des quatre ne frôle-t-elle pas la nullité ? Toujours est-il qu'ils ne cessent d'entrer et de sortir de leurs boîtes à crabes, au fil d'un dispositif en bois fait de chausses trappes cachées dans les lattes d'un plancher rond surélevé. Pièce forte, à la frontière d'une mécanique grotesque, les Philosophes abondent dans une logique de l'absurde.

(1) C'est jusqu'au 7 juin 2003 à La Villette, en collaboration avec le Théâtre de la Ville. Tél : 01.40.03.75.75

Muriel STEINMETZ,
Publié le 2003-05-27

Source Texte : Mouvement (http://www.mouvement.net)

Genre : critique
Thème(s) : marionnette, théâtre, danse,
Mot(s) Important(s) : pantin,
Artiste(s) : Muriel STEINMETZ (rédacteur), Josef NADJ (metteur en scène),
Passage(s) :
Source Artishoc : Mouvement - http://www.mouvement.net

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