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La logique des territoires
Une inflexion nouvelle de la politique culturelle
En préambule à un dossier sur la politique culturelle, à venir sur mouvement.net, une première réaction aux projets annoncés par Jean-Jacques Aillagon sur « l'action territoriale du ministère de la Culture ».
Lors de sa conférence de presse du lundi 26 mai, comme dans le dossier remis aux journalistes sur «l'action territoriale du ministère de la culture», pas une seule fois Jean-Jacques Aillagon n'a utilisé le mot « artistes ». Ceux de « territoire » (et ses dérivés) et de « patrimoine » reviennent en revanche comme de constants leitmotiv. L'intention, il est vrai, est on ne peut plus clairement affichée: «J'ai décidé de faire de la politique territoriale une priorité de mon action», déclare en préambule Jean-Jacques Aillagon. Le curseur de la politique culturelle, d'abord mis sur «les œuvres» (Malraux), puis sur «les artistes» (Lang) et dernièrement sur «les publics» (Douste-Blazy, Trautmann, Tasca), semble donc à nouveau se déplacer vers «les territoires». L'impératif de décentralisation voulu par Raffarin n'épargnera certes pas la culture. En la matière, Jean-Jacques Aillagon se veut même un élève zélé. Mentionnant les 19 régions et les 51 départements qu'il a «visités» depuis son entrée en fonction, le ministre de la Culture n'a pu s'empêcher d'adresser une pique à ses collègues du gouvernement: «peu de ministres autant que le ministre de la Culture et de la Communication auront fait le choix de travailler sur le terrain».
Certes, les perspectives de décentralisation son parées des atours de la «proximité» et de la réduction des inégalités territoriales (1). Ne lésinons pas sur les symboles: ainsi, pour inaugurer un vaste mouvement de «prêt par les musées nationaux des pièces majeures de notre patrimoine partout en France», c'est un tableau de Delacroix qui essuiera les plâtres. Pas n'importe lequel: La Liberté guidant le peuple!
On pourrait encore ironiser sur le grand projet d'une exposition itinérante, conçue par Michel Colardelle (du Musée des Arts et Traditions Populaires), sobrement intitulée La France, qui «donnera à connaître l'histoire, la culture et la création de la France dans toutes leur diversité».
Au-delà de ces annonces quelque peu «abracadabradantesques», c'est un tournant assez radical de la politique culturelle qui se profile à l'horizon. «J'ai la conviction que l'action des collectivités publiques en faveur de la culture et de la communication doit trouver un nouveau souffle», considère Jean-Jacques Aillagon, qui estime que «l'action de l'Etat est entravée par une organisation et une réglementation devenues trop complexes, ce qui rend cette action illisible», et qui souhaite désormais «arrimer davantage le ministère de la Culture et de la Communication et ses établissements publics aux territoires de notre pays».
Concrètement, le ministre de la Culture définit quatre axes prioritaires de cette nouvelle politique :
1) La mobilisation du ministère et de ses établissements.
2) Le pari nécessaire de la décentralisation.
3) La clarification des partenariats avec les collectivités locales.
4) Le choix des équipements et des programmes culturels de proximité.
Sans entrer trop dans le détail de ces différents chapitres (2), on peut d'ores et déjà relever quelques-unes des mesures les plus «novatrices». Le premier secteur d'intervention du ministère de la Culture à être largement décentralisé sera celui du patrimoine. L'inventaire général du Patrimoine, créé voici quarante ans par André Malraux, sera transféré en titre principal aux Régions ; à qui l'Etat devrait par ailleurs transférer la propriété d'une centaine de monuments historiques (sur 400 dont l'Etat a actuellement la charge). L'Etat cessera d'autre part d'exercer la maîtrise d'ouvrage des travaux sur les monuments historiques.
Si ce transfert de compétences sera acté dans le futur projet de loi sur la décentralisation, le patrimoine n'est pas le seul visé. Les enseignements spécialisés de la danse, de la musique et du théâtre, qui relèvent déjà, depuis 1983, «de l'initiative des communes, des départements et des régions», leur reviendra en propre. Le ministère de la Culture transfèrera pour cela 30 millions d'euros aux régions et aux départements. La situation à l'Ecole des Beaux-Arts de Nîmes, où le maire UMP avait décidé cet été, sans la moindre concertation avec l'Etat, de nommer à la direction de cette école un peintre figuratif local, préfigurait donc bel et bien une main-mise des collectivités locales sur les contenus de formation des enseignements artistiques. Questionné sur ce point précis, Jean-Jacques Aillagon n'a rien trouvé à redire.
Et ce n'est qu'un début... Le ministre de la Culture indique on ne peut plus clairement qu'en matière de décentralisation, «d'autres champs d'expérimentation seront ouverts aux collectivités qui en feront la demande, notamment pour la gestion des fonds régionaux dans le domaine des acquisitions pour les musées et les bibliothèques, dans le domaine de la restauration des œuvres et pour les FRAC».
Le domaine du spectacle vivant offre à lui seul un très vaste chantier, puisque Jean-Jacques Aillagon aspire à dessiner rien moins qu'une «refondation des réseaux du spectacle vivant»! Pour le ministre de la Culture, la «complexité» des modes de coopération entre l'Etat et les collectivités locales «entraîne une déperdition d'énergies : Le développement des réseaux (centres dramatiques nationaux, scènes nationales, plus récemment scènes conventionnées), qui a été mené par stratification successive, n'a pas été accompagné d'une définition des missions, ni des garanties données aux créateurs, ni des règles de partage du financement entre collectivités publiques. On ne sait plus aujourd'hui quels sont les priorités et les choix de l'Etat, et la stratégie du ministère de la Culture se réduit souvent à reconduire purement et simplement des moyens, à faire des choix de circonstances, ou à répondre de façon ponctuelle aux demandes et aux pressions.» Une telle situation serait hautement préjudiciable, selon Jean-Jacques Aillagon, à «un égal accès de tous à la culture». Pour y remédier, avant de transférer aux régions des compétences nouvelles en matière de spectacle vivant, le ministre de la Culture annonce «l'élaboration d'un texte normatif qui constituera la charte du spectacle vivant» et une «cartographie d'objectifs». On sent sous ces expressions la plume de Guillaume Cerrutti, inspecteur des finances et directeur de cabinet de Jean-Jacques Aillagon: du discours du management d'entreprise appliqué à la gestion de la politique culturelle! Alors qu'il se plaint de la «prolifération des labels», Jean-Jacques Aillagon en invente un nouveau: «festival d'intérêt national», qui sera octroyé tout au plus à une cinquantaine de festivals. En clair, cela signifie des moyens renforcés pour quelques mastodontes (le théâtre à Avignon, la danse à Montpellier, la photo à Arles, la bande dessinée à Angoulême...); tandis que les festivals qui ne seraient pas jugés «d'intérêt national» seront exclusivement renvoyés au bon vouloir des collectivités territoriales. Pour le dire autrement, avec moins de gants que son ministre, Guillaume Cerrutti, prenant le relais de Jean-Jacques Aillagon bloqué par un chat dans la gorge, a ainsi lâché lors de la conférence de presse du 26 mai, à propos de la «vaste entreprise de redéfinition des labels»: «Les moyens budgétaires ne sont pas destinés à baisser (euphémisme pour dire qu'ils ne vont certainement pas augmenter, ndlr), mais il faut s'interroger sur la meilleure façon de les allouer».
On aura l'occasion de revenir plus en détail sur ce chantier qu'ouvre aujourd'hui le ministère de la Culture, qui prévoit d'engager les travaux «avant l'été afin d'aboutir à une position officielle au début de l'année 2004».
Notons simplement, pour l'heure, au gré des premières mesures annoncées, quelques écarts significatifs. Si Jean-Jacques Aillagon indique, dans la foulée d'une création d'une antenne permanente du Centre Pompidou à Metz (ville où il devrait être candidat aux prochaines élections municipales!), que la plupart des grands établissements publics nationaux (Bibliothèque nationale de France, Musée d'Orsay, etc.) devront ainsi se délocaliser pour réaliser cette «culture de proximité» qu'appellent les «territoires» ; pas un mot n'est dit sur les « lieux intermédiaires » sortis de l'ombre par le rapport Lextrait et validés par Michel Duffour: la plupart des (maigres) moyens qui avaient été affectés à ces lieux novateurs ne sont pas reconduits; et la mission interministérielle qui avait été créée tout exprès est enterrée –seule une vague «mission d'évaluation» est confiée à Yolande Padilla. Dans le même registre, le ministère de la Culture ne souffle pas un mot des «scènes de musiques actuelles», qui participent pourtant d'un maillage effectif du territoire, mais annonce la création de six nouveaux zéniths à Amiens, Saint-Etienne, Nantes, Strasbourg, Dijon et Limoges...
Bref, entre la proximité culturelle incarnée par les zéniths, et une politique du spectacle vivant dictée par un texte normatif et une cartographie d'objectifs, la décentralisation mise en œuvre par Jean-Jacques Aillagon, tout entière vouée à la logique des «territoires», préfigure plutôt la «recentralisation» idéologique d'une politique culturelle essentiellement patrimoniale.
(1) cf la tribune de Jean-Jacques Aillagon dans Le Monde du 24 mai : « Combattre l'inégalité culturelle française ».
(2) De larges extraits du dossier de presse du ministère de la Culture et de la Communication seront mis en ligne la semaine prochaine sur mouvement.net
Jean-Marc ADOLPHE,
Publié le 2003-05-28
Source Texte : Mouvement (http://www.mouvement.net)
Genre : analyse
Thème(s) : politique culturelle,
Mot(s) Important(s) : décentralisation,
Artiste(s) : Jean-Marc ADOLPHE (rédacteur), Jean-Jacques AILLAGON (personnage politique),
Passage(s) :
Source Artishoc : Mouvement - http://www.mouvement.net
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