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Le théâtre argentin:


une mine dans un pays en ruine



Malgré la crise économique et sociale qui torture l'Argentine, sa scène théâtrale est en pleine effervescence. Comment les metteurs en scène travaillent-ils, quelle position adoptent-ils face au marasme que vivent leurs concitoyens ? Enquête de notre correspond à Buenos Aires.


«Aujourd'hui, être artiste à Buenos Aires est un avantage. La crise m'oblige à contourner le lien entre argent et création ; mon imaginaire s'est ajusté au manque d'argent, sans que jamais cette absence de financement ne devienne un obstacle, une frustration.» Les propos sont ceux d'Alejandro Catalán, acteur et prometteur metteur en scène argentin de 31 ans. Alors que l'Argentine s'enlise dans une crise économique et sociale sans précédent, la vie culturelle bouillonnante de sa capitale, et notamment la densité de son circuit théâtral, ne manquent pas de dérouter.
En 2003, l'Institut National du Théâtre y dénombre près de 400 structures --de la compagnie établie à l'association éphémère de comédiens--, et 123 espaces, parmi lesquels les huit théâtres publics, la cinquantaine de centres culturels de quartier, et le circuit off des scènes privées. Chaque mois, environ 150 œuvres indépendantes sont à l'affiche. Indicateur de cet élan du théâtre dans la capitale, le nombre de demandes de subventions à la création adressées à la mairie --une des seules sources de financement, avec la fondation privée Antorchas-- a augmenté de 12 % en un an. Et les spectateurs suivent. «C'est d'autant plus excitant que chaque œuvre peut percer et créer son propre public», précise Catalán.
De nouveaux espaces ont donc éclos. Bea Odoriz s'empare de l'intérieur d'une maison, et invite chaque soir dans sa Piecita vingt spectateurs, «à la fois par réalisme financier, mais aussi comme proposition artistique.» Pour la metteur en scène, «la pièce commence au moment où le spectateur sonne à la porte, comme le début d'une expérience de l'intime.» Projet plus radical, la Fabrica IMPA, usine d'aluminium gérée en coopérative par ses ouvriers, laisse se développer dans ses bâtiments un centre culturel ouvert au quartier. Cohabitent sur un fond de bruits de machines les corps d'ouvriers et d'acteurs, faisant de cet espace mutant une interrogation ouverte sur la place des artistes dans une société en crise.
De la dépression surgissent ainsi de nouveaux questionnements. Et la tenace impression, chez les dramaturges, d'une détérioration du procédé théâtral. Dans un pays défiguré par les pillages et la faim, «rien n'est plus étrange que notre vie quotidienne», affirme le metteur en scène Rafael Spregelburd. La réalité argentine, avec ses airs de tragédie implacable, fait douter beaucoup d'auteurs sur la capacité du théâtre à encore surprendre ou étonner ses spectateurs. Autre constat douloureux chez Alejandro Tantanian, qui vient de présenter son Carlos W. Sáenz (1956- ) au KunstenFestivaldesArts de Bruxelles: «le théâtre de Buenos Aires s'est habitué à palier les crises, et trouver les moyens de les dépasser. Le problème le plus dérangeant de cette crise est qu'elle affecte directement, non pas ceux qui font le théâtre, mais son public.»Un public qui, si l'on en croit Tantanian, a cessé de croire –à la représentation politique, au changement, aux discours-, mettant à mal l'essence même du théâtre. Peut-être faudrait-il pourtant voir dans cette apparente dégradation, la matière malléable et secrète qui donne tant de saveur aux énergies actuelles.
Face à cette alchimie argentine, Spregelburd offre deux réponses opposées. Tourner le dos au réel comme dans sa nouvelle création El Pánico, un huis-clos familial en forme de divertissement. Ou au contraire s'y affronter, avec un projet-monstre, qui devrait être montré au prochain Festival International de Buenos Aires, en septembre : une version sitcom de la lutte des classes argentines, en dix épisodes hebdomadaires (et autant de représentations).
La crise a également entraîné une dépendance aiguë de l'artiste à l'égard des structures étrangères. Les figures saillantes de la scène argentine sont en effet abonnées aux subventions internationales. Pour preuve les deux dernières créations du Periférico de Objetos, Suicidio Apócrifo I et La última noche de la humanidad, concrétisées grâce aux aides extérieures. Internationalement reconnu pour son utilisation sur scène d'objets animés et marionnettes, le collectif argentin né il y a quatorze ans semble changer de cap, en évoquant pour la première fois le délabrement du pays. Les acteurs se font également plus présents, poussés au devant de la scène. Cette coïncidence n'a pas échappé à Guillermo Arengo, fidèle acteur du Periférico de Objetos, qui en a fait le sujet de 36, sa première création. «J'ai voulu parler de la faiblesse, de la décadence de mon pays, mais avec ironie, explique Arengo. Plutôt que de critiquer Menem (président argentin de 1989 à 1999), me demander si moi-aussi, qui vis à Buenos Aires grâce à l'argent des festivals européens, je ne ferais pas partie du problème.» Portée par des comédiens non-professionnels, sa pièce construit un tissu visuel agressif pour «faire s'entrechoquer les genres et les gens». Les jeunes contre les vieux. Le documentaire contre la tragédie. L'illusion théâtrale contre sa déconstruction. De ces rapports de force surgissent des corps qui s'accrochent, se déforment, s'affolent. «Une sorte de micropolitique des corps en action, par opposition aux corps endormis devant la télévision des années 90.».
Car le corps est aujourd'hui la grande affaire du théâtre à Buenos Aires. Comme si les tensions sociales avaient forcé à recadrer l'objectif et à gommer l'artifice, pour mieux se rapprocher des peaux étirées et abîmées d'un pays à bout de souffle. Le meilleur exemple se trouve chez Ricardo Bartís: Donde más duele, audacieuse et réussie reconstruction du mythe de Don Juan qui passera cette année par Avignon et Chaillot, met en scène un ex-séducteur octogénaire, délabré et décadent. Plus risqué, Foz d'Alejandro Catalán évoque le voyage nocturne de trois hommes à la frontière brésilienne. Une camionnette étouffe le plateau sur lesquels les corps apprennent à coexister. Pour Catalán, «il s'agit de construire des récits autonomes à partir du jeu des acteurs, et peupler l'objet –le camion- de ces parcours subjectifs.» Cette «logique expressive» où le corps passe de forme à expression, empêche toute cristallisation, représentation ou effet de style: c'est «le singulier» qui est en jeu. La parole n'est qu'un simple «parler», puisque le corps produit lui-même «la logique de son devenir scénique». Ce théâtre de la trajectoire, fait de silences et d'improvisation, s'impose en toute discrétion comme une des pistes les plus créatives de la scène actuelle.
Reste une certitude pour les dramaturges argentins : toucher au politique. Non pas via un
théâtre militant sur la crise. Plutôt comme l'entend Arengo, par «un théâtre que la démarche rend politique. Dans mon cas, un projet monté à partir d'un centre culturel, avec des acteurs amateurs du quartier.» Posture similaire chez Odoriz : «ce qui rend mon théâtre profondément politique, c'est le fait de continuer à le faire exister, quelle que soit la situation du pays, quelles que soient les conditions de production.»

Ludovic LAMANT,
Publié le 2003-05-28

Source Texte : Mouvement (http://www.mouvement.net)

Genre : chronique
Thème(s) : théâtre,
Mot(s) Important(s) : Amérique du Sud, argentine, crise,
Artiste(s) : Ludovic LAMANT (rédacteur), EL PERIFERICO DE OBJETOS (compagnie de théâtre), Alejandro CATALÁN (metteur en scène), Rafael SPREGELBURD (metteur en scène), Ricardo BARTÍS (metteur en scène),
Passage(s) :
Source Artishoc : Mouvement - http://www.mouvement.net

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