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Lettre à Armando Llamas
Au printemps 2002, Armando Llamas adressait à Mouvement une Lettre d'Espagne croustillante. Le petit jeu épistolaire n'aura pas la suite qu'il aurait dû avoir, l'écrivain et dramaturge est décédé jeudi dernier à Paris. Bruno Tackels lui répond tout de même aujourd'hui.
Mon cher Armando,
Voilà plusieurs mois qu'on n'arrive pas à se voir, très occupés, voilà ce que nous sommes, donc on remet, négligemment. Alors je t'écris cette lettre. Pour de tout autres raisons, bien plus définitives, je ne te reverrai plus. Comme l'écriture est plus forte que la mort, je vais faire semblant, quelques heures encore, que tu vas la lire, calmement, jeudi, quand elle sera publiée sur le site de mouvement.net.
Je vais te tirer le portrait. Je suis sûr que l'idée va te plaire. Ecrire ce que je vois de toi, le dessin que j'en garde, essayer de te dire comment je te vois, toi que je n'ai connu que récemment (en 1999), mais dans des circonstances fortes, qui laissent de belles traces (la mousson d'été). Et puis il y a tes pièces. Ça aide, quand même, surtout qu'il y a beaucoup de toi dans tous ces mots que tu projettes sur les autres. Ça va m'aider, sûrement. On peut même dire que tes pièces sont essentiellement autobiographiques, comme si tout ce que tu fais dire à ces figures à venir t'était d'abord passé par le corps. Cela ne veut pas dire que tu n'y parlerais que de toi, bien au contraire, c'est comme si tu parvenais à devenir et t'incorporer tous ces mots d'autres, en apparence si loin de toi.
Les personnages de tes pièces sont d'ailleurs étrangement proches et familiers, par tous reconnaissables, même s'ils sont souvent largement fantasques et décalés. On a l'impression qu'on pourrait les croiser sur le palier, et pourtant l'écriture les nimbe d'une aura, qui leur confère cette étrangère allure princière, légèrement intempestive, que tu leur communiques. Pris par leur désir, leur manque, leur peur, ils réunissent finalement à en faire autre chose. Elégamment.
C'est tout le paradoxe de ton théâtre : il est parti fouiller l'étrangeté des hommes en des terres considérées habituellement comme banales, voire mineures, celles de la comédie, ou de genre encore moins crédibles, les sketches, les sit-coms et les soap opéras. A une époque où les écrivains se demandaient comment sortir de l'asphyxie et de l'épuisement du sens post-beckettien, dans un grand éclat de rire, et un tour de ces écharpes en soie que tu affectionnes, tu as tourné les talons, congédiant les tentations politique-tragico-socialo-édifiantes qui verrouillait la grande majorité des dramaturgies des années 70/80.
Au plus loin de ces préoccupations macrocosmiques, tu revendiquais avec impertinence le droit de jouir et de rire de nos petites faiblesses. C'est le cinéma, je crois, qui t'a poussé à faire ces choix. Le cinéma comme dispositif qui fragmente, coupe, grossit, prélève, élude. Mais aussi le cinéma comme art populaire. Et c'est lui que tu aimais – pas les recherches formelles des inventeurs de vagues nouvelles, non, le cinéma qui fonde l'imagerie collective de notre siècle, le cinéma des émotions fortes et des schémas solides. Réflexe de vrai cinéphile au fond : l'art n'est pas (seulement) là où l'autorité l'a décrété. Parolier des Rita Mitsouko et dramaturge de Claude Régy. La formule est un peu facile, mais elle raconte quelque chose. Elle dit, entre les deux pôles, entre les lignes, un écrivain singulier, assurément.
C'est ce mélange des genres qui n'a cessé d'irriguer ton écriture. Mixte et trans-genre, tu y allais avec des blagues, fort peu correctes, déjà, politiquement, à cette époque. Queer avant la lettre, iconoclaste et«commumophobe» à ta manière, et bien avant que Rodrigo García n'en fasse un genre théâtral. Et puis farceur, toujours, tu vas là où on ne t'attend pas. Grand départ pour les montagnes du Léon, où tu attendais la mort, sans compter que ta vitalité (et les traitements modernes, quand même) ne laisserait pas la maladie faire tranquillement ses mauvaises œuvres. Et puis retour, en fanfares (comme il se doit) depuis quatre ans ; retour à Paris, la scène, l'écriture, par le prisme magique de la Mousson d'été, grâce à l'énergie amoureuse et sans bornes de notre Michel Didym. Voilà quatre ans que nous nous voyons rituellement, quand l'été bascule, en cette Abbaye suspendue à toutes nos fantaisies, quatre ans que j'entends des textes de toi, lus par les acteurs de la Mousson, au milieu de tous ces beaux garçons qui te font tant plaisir, (surtout quand ils s'occupent bien de toi – le hit parade de leurs compétences reste gravé dans la pierre du journal de la Mousson, le Temporairement contemporain...). Et toujours farceur, tu vas là où on ne t'attends pas. Voilà que l'homme des comédies et des saynètes cinglantes se met à écrire une longue épopée en sept pièces, où il sera question de la Lorraine, et de ses légendaires sodomites...
Bon, et puis j'apprends que tu viens de nous faire une nouvelle blague, pas très heureuse, grinçante celle-là, et un peu trop à mon goût. Le cerveau qui claque, et te voilà reparti, vers de tout autres montagnes. Tu ne recevras pas cette lettre. Je vais l'envoyer par d'autres ondes, avec l'espoir qu'elle donne à d'autres gens l'envie de lire tes textes. Là où tu es, j'en suis sûr, il y a plein d'êtres merveilleux qui te donnent plein d'envie d'écrire.
Avec mon amitié
Affection,
De Bruno
Bruno TACKELS,
Publié le 2003-06-05
Source Texte : Mouvement (http://www.mouvement.net)
Genre : portrait
Thème(s) :
Mot(s) Important(s) :
Artiste(s) : Bruno TACKELS (rédacteur), Armando LLAMAS (auteur),
Passage(s) :
Source Artishoc : Mouvement - http://www.mouvement.net
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