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Introspection du trouble. Un spectacle de Benoît Gasnier à La Ferme du Buisson.

Chapeau : Au cours du 7ème week-end à la ferme, l'installation-spectacle de Benoît Gasnier, , a plongé les spectateurs de La Ferme du Buisson dans un monde profondément troublant, celui de leur propre intériorité... Bienvenue dans l'abîme merveilleux de l'intime.

Source : Les éditions du mouvement (http://www.mouvement.net)

Genre : critique (Mots-clés : )

Genre Ressource : brève / notice

Apparence :

Benoît GASNIER Metteur en scène
Perrine MAURIN rédacteur

Texte : Une trentaine de spectateurs arrivent dans un univers feutré où déambulent des comédiens porteurs de valises (les bien nommés «entre là») autour de huit grandes boîtes d'où s'échappent des senteurs et des lueurs obscures. Quelques boîtes à musiques égrènent leurs complaintes nostalgiques. La curiosité s'installe. Pourtant les spectateurs se taisent, l'instinct leur dictant le silence. Ils savent sans savoir qu'ici le temps va lentement, que c'est là, dans l'attente et l'écoute, que l'événement va se faire. Le premier jalon de cette perte de repères savamment organisée est posé. Puis un de ces fantômes porteurs de valise vous tend la main pour vous emmener dans la valse d'un rituel dont lui seul connaît la finalité. Il ouvre sa petite valise, délivre une promesse miniature d'une suite à venir. Après la petite boîte, la grande, enfin ! Palpitations d'appréhension et de curiosités mêlées... qu'est-ce qu'il y a ?...
Là il y a une rencontre avec une femme dans un écrin, une rencontre qui n'est que ce que vous en faites, tête-à-tête, rêve, illusion, cauchemar... Là, il y a, par exemple, une confrontation inoubliable avec une ballerine fatiguée. Elle se tourne lentement, vous regarde, vous touche délicatement les lèvres avec une douceur incroyable, puis referme le couvercle de son espace. Vous n'avez qu'à sortir, vous le savez, pourtant vous ne voulez pas partir, cet instant s'accroche à vous et vous retient : cet instant n'avait plus de temps, plus d'espace, il était constitué de rêves, de mémoire remuée, de sensations agitées, d'émotions violentes. Et maintenant ? Maintenant il vous faut retourner dehors, dans cet espace certes accueillant mais où le temps coule, inexorable, alors que vous en étiez sorti... le manque se fait cruel, immédiat. Vous n'avez alors de cesse d'y retourner, dans ces boîtes, retrouver ce trouble, cette charge émotionnelle qui fait vibrer l'âme. Et là vous comprenez que la métamorphose a eu lieu : de spectateur passif, inerte sur son fauteuil rouge, vous êtes devenu, par le biais de ce jeu de miroirs inversés, le centre actif de votre propre monde intérieur.
Avec ce petit musée des émotions, Benoît Gasnier avait en effet pour ambition de devancer le désir de trouble du spectateur. Pour ce metteur en scène rennais dont le champ d'exploration est l'âme humaine, il s'agit de décloisonner les rôles acteurs/spectateurs, de briser les 4ème murs respectueux, de bousculer (en douceur) les limites de l'imagination, de questionner l'intimité afin que chacun retrouve sa propre trace, son être véritable dans la pupille de l'autre. Et il réussit son audacieux pari : les mots que l'on retrouve sur des cahiers posés à l'intention des spectateurs disent les solitudes brisées et dépassées, la rencontre de l'autre et de soi, le geste perçu comme autant de portes ouvrant sur une mémoire profonde, archaïque, la frustration aussi de ne pas pouvoir traverser plus longtemps ces espaces de l'imagination.
est le moment où quelque chose se déploie dans le cœur, un trop plein de présence devant le geste de la prostituée qui se met à nu, un trop plein d'absence face à la disparition d'une blanche Ophélie les yeux brillants de larmes. L'apparition et la disparition, autant de mouvements de l'âme que Benoît Gasnier voulait interroger avec et qu'il arrive à faire ressentir au spectateur par l'expérimentation de leurs propres sensations. Le texte des Avertis* de Maeterlinck posé dans un coin de cet espace mental et déambulatoire creuse la métaphore que Benoît Gasnier file avec une justesse rare : à quel moment sommes-nous présents ? Et absents ? Qu'est-ce que c'est qu'être là, présent en nous, absents aux autres ou vice-versa ? Quelle est notre intériorité, notre rapport à soi et aux autres ? Connaissons-nous vraiment nos fantômes intérieurs dans ce monde où tout tend à être rationalisé et mis en boîte (justement) ? Et si dans les cases de nos vies, il y avait plus de vie, plus de trouble qu'on ne croit ? Et si nous étions ces autres enfermées ? Où se situe la frontière ? Grâce à un travail minutieux sur la puissance du geste, sur le pouvoir des sens et à un univers onirique aigre-doux tout droit sorti de contes de fées, Benoît Gasnier conduit chaque spectateur à ce qu'il y a de plus précieux en lui : la beauté renversante de l'émotion qui naît, vit et se défait. L'éphémère de la rencontre avec ses anges et démons intérieurs, de la rencontre avec soi. Bouleversant.



* « Pourquoi sont-ils venus, pourquoi s'en vont-ils ? (...) A quoi sert-il d'interroger puisqu'on ne répondra jamais. J'ai été plusieurs fois témoin de ces choses, et un jour je les ai vues de si près que je ne savais plus s'il s'agissait d'un autre ou de moi-même. » extrait des Avertis, Maeterlinck.


Date de publication : 04/06/2003


Inséré le : 04/06/2003 00:00
Thèmes : théâtre,