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LES NOUVEAUX POSSEDES
Chapeau : Meg Stuart fait éclater une comédie glaçante dans les failles du corps et du réel.
Source : Les éditions du mouvement (
http://www.mouvement.net)
Genre : critique (Mots-clés : )
Genre Ressource : brève / notice
Rubrique : 24
Gérard MAYEN rédacteur
Meg STUART chorégraphe
du 10/09/2003 00:00 au 17/09/2003 00:00
Salle : Kaaitheater
+32 2 201 59 59
Bruxelles 1000 Belgique
Du 10 au 17 septembre
du 27/04/2004 00:00 au 29/04/2004 00:00
Salle : Le Lieu unique, scène nationale de Nantes
quai Ferdinand-Favre
02 40 12 14 34
Nantes 44000 France (Nord-Ouest)
Du 27 au 29 avril 2004
du 05/05/2004 00:00 au 06/05/2004 00:00
Salle : Théâtre national de Bretagne
1, rue Saint Hélier
02 99 31 12 31
Rennes 35000 France (Nord-Ouest)
Les 5 et 6 mai 2004
Texte : Mais qu'adviendrait-il si l'organisation gravitaire, si le simple fait de se tenir debout, devenaient tout un problème ? Voilà ce qui arrive, sans répit, aux huit interprètes de
Visitors only, nouvelle pièce conçue et mise en scène par Meg Stuart. Quoique non électronique – ce qui apparaît la nouvelle tendance du son chorégraphique actuel – une énorme musique
live, de
riffs d'instruments à cordes répétitifs jusqu'à l'obsession, soutient l'entêtante et interminable trépidation de ces danseurs, secoués sur leurs deux pieds comme par de courts ressorts hyper tendus.
À cet instant dos au public, ils sont tous réunis dans la même pièce d'une grande bâtisse éventrée, aux murs et planchers sciés, qui offre aux regards l'évidence de quatre pièces principales sur deux étages, mais encore d'autres espaces plus dissimulés en second plan. Pour le spectateur autant que pour les interprètes, cette bâtisse à demi délabrée, suggérant une ère de post-catastrophe, est un labyrinthe de volumes à fouiller, où s'insinuer, pour visiter, entre pièges et chausse-trapes. L'édification
d'énormes parois sur scène fractionne, emmêle et ensorcelle les trajectoires des chorégraphies, tout autant que les stratégies du regard.
Est-ce un pouvoir maléfique de cette maison qui n'en est plus une, possiblement hantée, qui s'empare de ses visiteurs pour les rendre incessamment penchés, vaguement chancelants, soumis à vertiges, saisis de secousses, jetés dans le trépignement, engourdis dans l'hébétude, jambes flageolantes, bustes en saccades, dérivant dans un devenir-automate contemporain, vers des danses de Saint-Guy post-modernes ? Ces visitors sont les nouveaux possédés d'une ère de la dissociation, envoûtée d'images, et troublée dans les nouvelles failles du réel, jusqu'à ce que corps s'enlise. Cette dynamique de l'insinuation, du dévers interstitiel, du glissé insaisi, capture aussi ses supposés spectateurs, tout autant qu'ils y sont disponibles. Certains non. Ils quittent la salle en nombre significatif. Les autres saluent le final avec une force d'adhésion parfaitement exceptionnelle.
Une garde-robe impressionnante – l'abondance de moyens, un peu suisse, dans cette ruine un brin luxueuse, n'est peut-être pas le meilleur atout de ce spectacle... – et une collection de masques font défiler une série d'icônes étonnantes, surgies d'un univers hollywoodien de série B, où vamps et crooners, bimbos nues de manga, cow-boys à chemise hawaïenne, et bureaucrates en complet-caleçon, se livrent à des activités étranges et tracassées, parfois guidées par des mains baladeuses. Ils traversent et passent, penchent et tombent, par des portes trop basses, ou sous des cloisons percées, confrontés à l'endiablement des objets, sur chaises roulantes et par tables volantes. Comédie glaçante, nourrie d'ironie oppressante, sur une ponctuation de contrebasse suffocante.
Le génie de Meg Stuart – sans oublier le vidéaste Chris Kondek, qui éveille heureusement le rêve d'un ciné-danse à écrans flottants et multiples, plutôt qu'un théâtre-danse à voix obligée – est d'user des codes les plus simples d'une certaines tradition occidentale du fantastique, pour les pervertir, leur redonner corps et vivifier, jusqu'à
l'étourdissement de sourires étranglés, non seulement le doute quant à la réalité du réel, mais quant à la réalité même de l'irréel du spectacle.
En fait c'est pour ça qu'on va dans les salles. Pour sentir par la chair et l'esprit que quelque chose appelle à choisir, qui ne tourne plus rond, entre l'effroi et la poésie.
GERARD MAYEN
Date de publication : 01/09/2003
Inséré le : 05/06/2003 00:00
Thèmes : danse,