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Comme un envers du théâtre
Entre fiction et réalité
Chapeau : Depuis
Mystère bouffe, les «spectacles» du Théâtre du Radeau tiennent le parti d'une «langue de plateau» où s'enchevêtrent des mots à peine audibles, des scénographies en déconstruction et des lumières noircies.
Source : Les éditions du mouvement (
http://www.mouvement.net)
Genre : analyse (Mots-clés : )
Genre Ressource : texte d'analyse
Apparence :
Rubrique : 3
Bruno TACKELS rédacteur
THEATRE DU RADEAU compagnie de théâtre
François TANGUY Metteur en scène
Didier-Geoges GABILY écrivain
Texte : Que peut bien fictionner le plateau de théâtre? De quelle réalité est-il le porteur? Pourquoi est-elle moins supportable quand elle est «portée sur le théâtre» que dans «le monde»? Et quelle est cette réalité qui nous entoure et nous constitue? N'est-elle pas faite de tous ces très vieux mots qui habitent nos langues? Comment dès lors les redire sur une scène? Quels peuvent être les enjeux de ce passage des mots incarnés sur le plateau, dans ces présences d'acteurs qui essaient de les donner à d'autres individus, en face, de l'autre côté?
Il faut que l'homme réponde de son langageCes questions forment sans doute le noeud de toutes les interrogations du théâtre. Elles ont été poussés (un peu) plus loin par le Théâtre du Radeau. Dans chaque spectacle, on sent des êtres qui se débattent avec ces questions. Et qui dépassent, in extremis, cette question, ultime dans sa cruauté: mais pourquoi parles-tu? Pourquoi redire ces mots, ici, sur la scène? Chaque acteur du Radeau m'apparaît toujours en débat, se débattant avec cette question. C'est peut-être pour cela qu'ils donnent souvent cette impression de revenir d'un endroit effrayant, dont ils ne peuvent témoigner, sinon en le masquant par des mots quotidiens, des bavardages inaudibles. En les regardant, on a bien ce sentiment qu'ils parlent d'autre chose que ce dont ils parlent au moment où nous les regardons.
C'est sans aucun doute l'un des fils qui conduisent leur travail: si l'homme est l'animal qui parle, et s'il est celui qui a pu inventer l'extermination de l'espèce dans sa totalité -ainsi que celle de toutes les autres, de tout autre-, alors il faut qu'il réponde, l'homme, de son langage. Qu'est-ce que cela veut dire, parler, si c'est pour répandre et faire circuler la mort alentour? Comment faire encore confiance à ces mots, redoutables malgré leur apparence anodine.
Un tel soupçon porté sur le langage est lourd de conséquences pour le théâtre. Cela ne veut pas dire qu'il faut se débarrasser de lui. Ce serait trop simple; ce serait encore la meilleure façon de le laisser libre de ses mouvements destructeurs. Sur le plateau, il s'agira au contraire de le reconvoquer, pour le faire passer dans le prisme du théâtre. Car le théâtre n'est pas fait d'un seul bois: grâce à lui les mots deviennent gestes, et les phrases habitent le temps. Il est donc possible, c'est tout le défi du Radeau, de relire les langues, de façon quasi archéologique, en les présentant sur le plateau. Du coup, il ne s'agit pas d'abord de monter des pièces ou de donner une forme scénique à une intrigue dramatique. Mais en déplaçant l'angle, on peut imaginer, dans l'espace du théâtre, ce que sont ces êtres qui intriguent, et inventent l'histoire avec les mots qu'ils disent. Se montre alors une sorte d'envers du théâtre. Et les êtres que l'on rencontre sur le plateau sont comme retenus prisonniers dans le cabinet secret de Kafka, avant qu'il n'en fasse les personnages de ses récits. Ou alors ils sont ces personnages, mais libérés, affranchis de ce que le récit leur impose - comme dans la pause que le lecteur se donne, de temps en temps, pour reposer sa lecture.
Une parole d'avant les motsC'est l'un des sillons qui se creusent et se cherchent dans les différentes pièces. Car contrairement à ce que l'on entend souvent, ces spectacles ne traduisent aucun refus du texte littéraire -c'était déjà ce mauvais procès qu'Artaud s'est vu infligé. Ils ne cessent de revisiter de grands matériaux de la tradition poétique. Molière, Shakespeare, Sophocle, Hölderlin, Kafka, Leopardi, Héraclite, Peguy, Büchner. La galerie de ces figures n'a de sens qu'à en montrer la vitalité, loin de cette conservation muséographique qui domine notre culture. Montrer la vitalité des poèmes, c'est montrer la vie et la mort qu'ils charrient. C'est aussi faire voir les fantômes, les contradictions qu'ils portent en eux. D'où l'importance de tout ce qui porte (avant) le langage -sons, bruits, frottements, crissements, au-delà de l'idée d'un théâtre musical. D'où l'importance des mouvements et des formes qu'ils parcourent, au-delà d'un théâtre d'images, plus près de la tension du geste chorégraphique. Tout se passe comme si les sons enchevêtrés, les faisceaux de lumières, les mouvements et les matériaux inertes avaient plus de chance de parler l'humanité de l'homme. Une parole de mots, avant les mots -des mots détachés de l'usage guerrier que l'Europe en a fait pendant des
siècles.
Date de publication : 02/01/1999
Mots-clés : collectif, espace, radicalité, temps, représentation
Inséré le : 08/08/2001 00:00
Thèmes : théâtre,