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Les Ordures, la ville et la mort
Chapeau : Les Ordures, la ville et la mort,, de Rainer Werner Fassbinder est mis en scène par Pierre Maillet et le Théâtre des Lucioles. L'action se passe sur la lune, prévient l'auteur, parce qu'elle est aussi inhabitable que la terre. Au théâtre de la bastille, du 2 au 29 juin.
Source : Les éditions du mouvement (
http://www.mouvement.net)
Genre : critique (Mots-clés : )
Genre Ressource : brève / notice
Apparence :
Rubrique : 2003
Bruno TACKELS rédacteur
Rainer Werner FASSBINDER auteur
Pierre Maillet Metteur en scène
du 02/06/2003 00:00 au 29/06/2003 00:00
Salle : Théâtre de la Bastille
76 rue de la Roquette
01 43 57 42 14
Paris 75011 France (Ile-de-France)
Du 2 au 29 juin 2003
Texte : Une putain battue. Son maquereau immigré. Un «juif riche» qui s'entiche. En fait sa poule. Reconstruit la ville en cendres, et se venge. Les parents de la putain, anciens nazis durant la guerre, rongés de silence, le père travesti, la mère handicapée. Et l'homosexuel qui passe, ombre des anges, et réveille les désirs enfouis. L'immigré se révèle à lui(-même) et devient le nouveau bouc expiatoire d'un monde décidément peu habitable.
D'entrée de jeu, Fassbinder nous prévient: l'histoire se passe «sur la lune, parce qu'elle est aussi inhabitable que la terre, surtout les villes.» L'air n'y est pas très respirable, les murs suintent la peur, tous ceux qui peuplent sont en sursis reconduit. Elle est là, la monstruosité de l'Histoire, au coin de la rue, ordinaire, banale – ce qui n'empêche pas le mal qu'elle sécrète d'être radical, sans concession.
Fassbinder est de ces rares écrivains qui ont regardé l'histoire en face, sans avoir peur de lui redire, dans les yeux, les mécanismes de mort qu'elle a mis en place. Ce n'est pas l'histoire vague et abstraite qu'il prend à rebrousse-poils. Sans courber l'échine, il nomme la réalité refoulée de son propre pays. Le théâtre de Fassbinder instruit l'histoire enfouie de L'Allemagne, sans jamais lui intenter un procès. Le théâtre n'est pas un tribunal. C'est ce que n'ont pas compris ses contemporains, à Francfort, en 1976. Sans doute le microcosme théâtral ne pouvait pas ne pas repérer des attaques ad hominem vis-à-vis de personnalités de la ville, facilement reconnaissables dans la pièce. Mais ce qui est le plus frappant est de constater que Fassbinder n'a pas été attaqué pour diffamation, mais parce qu'on lui prêtait les propos antisémites de ses personnages. Quand il a tenté de se défendre (ce qui n'a pas empêché la pièce d'être immédiatement retirée de l'affiche du Teater am Turm qu'il dirigeait), il remuait le fer encore plus loin dans la plaie : Oui, c'est vrai il y a beaucoup de propos antisémites dans cette pièce qui se passe à Francfort, oui c'est vrai, mais à Francfort, on entend aussi beaucoup de propos antisémites...
Le traducteur de la pièce (à paraître chez l'Arche en septembre), Jörn Cambreleng, résume fort bien la problématique qui se cache derrière cette affaire : «A moins de confondre la parole de Fassbinder et celle de ses personnages, c'est-à-dire pour citer Gilles Deleuze à propos de la pièce, de confondre énoncé et énonciateur, on ne peut, sauf à être de mauvaise foi, prétendre que cette pièce est antisémite. En tendant comme elle le fait un mirroir à l'inconscient collectif et aux divers mécanismes de projection, elle prend le risque de susciter des réactions émotionnelles, de renvoyer chacun à ses zones d'ombres. Mais qu'attend-t-on du théâtre : qu'il dise ce qui est bien, ou qu'il provoque des interrogations ?»
C'est bien en ce dernier sens que le théâtre des Lucioles a pris la pièce, à ce jour inédite en France. Et il faut dire qu'elle ne laisse pas plus indemne le public parisien de 2003 qu'elle ne protégeait les francfortois de 1976. Comme si le nœud de la Shoah venait lier tout un continent, et sceller le partage d'un destin commun. En réponse cinglante à l'isolement morbide des personnages de la ville, les acteurs des Lucioles affirment la communauté d'un travail explicitement artisanal. Fait de bric et de broc, l'espace de la ville naît de quelques signes pauvres, breloques qui fonctionnent comme emblèmes allégoriques. Chaque personnage est en apparence caricature de lui-même, citant largement des époques du passées (le cabaret des années 30, la libération des années 70, la variété pop des années 80, ...), et pourtant cette ville qui se livre (délivre ?) n'est d'aucun temps, directement branchée sur nos vacillements du moments – ce qui nous fait peur, et ce qui nous menace.
Date de publication : 05/06/2003
Inséré le : 11/06/2003 00:00
Thèmes : théâtre,