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Un livre interdit de parole

Le monde comme si

Chapeau : Boycotté par la quasi-totalité de la presse, Le monde comme si, de Françoise Morvan, qui expose les dérives du nationalisme breton est aujourd'hui interdit de débat.

Source : Les éditions du mouvement (http://www.mouvement.net)

Genre : chronique (Mots-clés : )

Genre Ressource : édito / chronique

Apparence :

Françoise MORVAN auteur

Texte : Quelque part en France, en 2003. Un livre a été boycotté par la quasi-totalité de la presse (exception faite de Mouvement, novembre décembre 2002 ; lire ci-dessous la chronique de Bruno Tackels, L'Express, Le Monde diplomatique et Le Monde, avant qu'une véritable campagne diffamatoire ne se déchaîne, six mois après parution, dans la presse militante bretonne). Quel est son sujet ? L'inceste ? La pédophilie ? Fait-il l'apologie du meurtre ? Du racisme ? Non : son sujet, extrêmement fouillé, est le nationalisme breton. Le monde comme si, de Françoise Morvan, paru aux éditions Actes Sud, non seulement victime de cette omerta médiatique, est aujourd'hui de facto interdit de débat public. Ce jeudi 12 juin, devait avoir lieu à Lorient une conférence autour du livre de Françoise Morvan. Cette conférence n'a pas eu lieu. Ses organisateurs (Délégués Départementaux de l'Éducation Nationale (DDEN-56), Fédération des Conseils de Parents d'Élèves (FCPE-56), Libre Pensée du Morbihan, Ligue de l'Enseignement 56 (Fédération des Œuvres Laïques), Association Lanesterienne d'Initiative Démocratique (ALID), Attac-56, Collectif 56 pour la République une et indivisible)précisent, dans un communiqué : « Plusieurs organisations avaient invité Françoise Morvan, auteur du livre Le Monde comme si (« Nationalisme et dérive identitaire en Bretagne »), le jeudi 12 juin à 20 heures à la cité Allende (Lorient) : dans leur esprit, cette conférence pouvait enrichir la réflexion de nombreux citoyens, en relation avec l'actualité de la décentralisation et de l'Europe des régions.
En raison des provocations de l'association « Bemdez » de Vannes, qui appelait à « un rassemblement d'information sur les revendications bretonnes, le jeudi 12 juin à 19 h 30, devant la cité Allende », contre la conférence, elles ont décidé que cette conférence se tiendrait plus tard.
L'association « Bemdez » (qui est en relation étroite avec le mouvement séparatiste Emgann) a décidé de provoquer une situation de confrontation, du type des incidents violents qu'Emgann et d'autres ont déjà créés au tribunal de Lorient, en présence du président de l'association « Bemdez » qui soutenait son adhérent jugé au titre de « Stourm Ar Brezhoneg » (le 16 mai 2003). De même, le 12 avril 2003 à Pontivy, Emgann avait agressé Fañch Broudic, responsable des émissions en breton sur FR3, qui a porté plainte. Nous n'avons pas pris la responsabilité d'une telle situation d'affrontements dont les conséquences pouvaient être graves pour les participants à la conférence.
Confrontés à cette situation, alors même que l'association « Bemdez » avait l'occasion de défendre ses opinions au cours du débat organisé sur la base de la libre discussion, les organisateurs de la conférence se sont adressés à Monsieur le Préfet du Morbihan, et à Monsieur le Maire de Lorient, pour que les libertés démocratiques et républicaines soient garanties, et ils demandent à être reçus par Monsieur le Sous-Préfet et Monsieur le Maire de Lorient, pour que la sécurité des accès aux réunions soit garantie sur la voie publique.
Nous nous adressons à toutes les organisations du Morbihan se réclamant de la démocratie, pour une prise de position publique afin d'assurer les libertés de réunion, de discussion et d'opinion».


Des tueurs de langues
(chronique de Bruno Tackels parue dans Mouvement n° 19, novembre-décembre 2002)
Le monde comme si, c'est jouer à être ce qu'on n'est pas. Le monde comme si, quand il est joué, fabulé par des adultes, c'est l'invention dangereuse d'un nationalisme qui mène aux plus effrayantes dérives identitaires. Cela qui se joue en Bretagne produit le régionalisme le plus détestable, parce qu'il induit la haine de l'autre, et qu'il se sert de la langue comme d'une arme guerrière, une arme artificiellement construite pour servir un monde qui n'existe pas. « Le monde comme si », de Françoise Morvan, mêle l'analyse historique de la Bretagne, la connaissance de ses langues et l'expérience biographique d'une chercheuse qui cherche la si «simple» vérité. Avec la langue comme fable de toutes les fables, le breton dit «unifié», artificiellement construit et dont l'orthographe à été fixée en...1941. C'est sur la base de ce breton artificiel qu'on a vu s'élaborer, dès le XIXe siècle, l'argumentaire nationaliste : pour construire la nation, il faut d'abord en rendre la langue ethniquement pure, la nettoyer de tous ses emprunts au français. Le drame de la culture bretonne d'après-guerre est d'avoir prolongé la quête de reconnaissance d'une identité bretonne, en occultant les sombres pages de cette histoire commune.
Tout le projet initial de Françoise Morvan, avant de prendre ce tour politique et combatif, consistait à sauver quelques pans de la mémoire populaire bretonne. Il s'agissait pour elle d'éditer les nombreux contes collectés par François-Marie Luzel, un folkloriste du XIXe siècle ; de sauvegarder une oralité perdue à jamais. Ce projet impliquait de respecter les manuscrits, avec leurs variations et leurs couleurs «locales» – en dehors de toute orthographe « unifiante ». Et là, Françoise Morvan a commencé à comprendre que le monde comme si n'allait pas se laisser dire en vérité – plurielle, nécessairement. Opposition scientifique et universitaire, complicité active de l'ensemble du réseau culturel bretonnant, lâcheté ambiante, y compris du milieu judiciaire – car très vite, les projets de Françoise Morvan lui valent procès, menaces, et attaques dans la presse. Et l'on comprend vite que ce sont les instances régionales de la décentralisation qui ont permis, légitimé et amplifié ces dérives nationalistes. Dans cet essai salutaire, rigoureux et toujours plein d'humour, elle relate l'enchaînement vertigineux que le monde comme si est capable d'engendrer pour garder le compte de ses mensonges et de ses coupables omissions. On en arrive à ce cruel paradoxe : à force de faire taire la langue vive partout où elle vit, ce monde, si violemment comme si, est en train, sciemment, sous une pseudo-agitation médiatique, de la laisser mourir en silence, la langue vive...

Bruno Tackels

Le Monde comme si – nationalisme et dérive identitaire en Bretagne, par Françoise Morvan. Actes Sud. 24, 90 euros



Date de publication : 09/12/2003


Inséré le : 12/06/2003 00:00
Thèmes : écrits,