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Fassbinder à la Bastille : attaque ignoble du Monde

Chapeau : Dans Le Monde (19 juin), Brigitte Salino s'en prend de façon ignoble aux Ordures, la ville, la mort, de Fassbinder, présenté par le théâtre des Lucioles au Théâtre de la Bastille à Paris. Elle suggère à mots à peine couverts que des "protestataires" viennent empêcher le spectacle.

Source : Les éditions du mouvement (http://www.mouvement.net)

Apparence :

Jean-Marc ADOLPHE rédacteur
Rainer Werner FASSBINDER auteur
Pierre Maillet Metteur en scène

Texte : Les Ordures, la ville, la mort, de Rainer Werner Fassbinder, n'est certes pas une pièce tranquille. Non publiée en Allemagne par les éditions Suhrkamp, également refusée en France par les éditions de L'Arche, qui ont publié d'autres textes de Fassbinder, cette pièce (écrite par Fassbinder à 28 ans) s'est heurtée dans le passé à de nombreuses censures. Avant même sa création, en 1976 au Theater am Turm de Francfort, elle est aussitôt retirée de l'affiche, sous la pression de la communauté juive. Fassbinder campe en effet dans Les Ordures, la ville, la mort un promoteur immobilier nommé « A. le juif riche ». Face aux accusations d'antisémitisme portées à son encontre, Fassbinder s'était alors expliqué dans un entretien au journal Die Zeit. Malgré cela, la pièce traîne toujours avec elle une odeur de soufre. Et c'est en toute connaissance de cause que Jean-Marie Hordé, directeur du Théâtre de la Bastille, a décidé de co-produire et accueillir la création, par le Théâtre des Lucioles, de cette pièce inédite en français. «Les Ordures, la Ville et la Mort est, sur le plan de l'écriture, une des meilleures pièces de Fassbinder, si ce n'est la meilleure. La seconde tient au thème : ce n'est pas du tout une pièce antisémite. Elle est paradoxale, mais elle n'a pas d'ambiguïtés. Le fait, aujourd'hui, de nommer le juif renvoie l'accusation d'antisémitisme à celui qui s'interdit de prononcer le mot", explique t-il dans Le Monde du 19 juin 2003. Ces propos rapportés par le quotidien sont le seul contre-poids à un violent réquisitoire que dresse, sur une page entière, Brigitte Salino. Pour la critique du Monde, la mise en scène de Pierre Maillet, du Théâtre des Lucioles, est «une triste mascarade oublieuse du contexte». Libre à cette journaliste, contrairement à certains de ses confrères (dont Bruno Tackels, pour mouvement.net), de rejeter cette mise en scène. Toutefois, dans le procès à charge qu'elle instruit, elle clôt son article par une bien curieuse formule: «Une dernière chose : que tout cela se passe sans protestation, comme si c'était normal, naturel, voilà ce qui rend le plus triste». Après avoir signalé, dans la même page du Monde, qu'en 1976, la pièce fut « retirée de l'affiche avant même d'avoir été présentée au public » ; qu'en 1985, « une représentation au Schauspielhaus de Francfort est interrompue par des membres de la communauté juive de la ville » ; et qu'à nouveau « en 1987, un théâtre de Rotterdam doit lui aussi renoncer, après que des spectateurs ont envahi le plateau » ; Brigitte Salino semble donc déplorer que de tels incidents, visant à perturber voire empêcher le spectacle, ne se soient pas reproduits à Paris ! Le procédé est pour le moins ignoble. Et il ne peut qu'encourager certains groupuscules extrémistes, qui ne prendront le soin ni de lire la pièce ni de voir le spectacle, de passer à l'action. La journaliste du Monde crée donc de toutes pièces une menace (sur la pièce, mais aussi sur les spectateurs) qui n'existait pas. Curieuse attitude de la part d'un journal qui se veut un héraut de la liberté d'expression !
Dans un éditorial, mis en ligne ce jeudi 19 juin sur le site internet du Théâtre de la Bastille (www.theatre-bastille.com), le directeur de ce théâtre, Jean-Marie Hordé réagit : « Non, Fassbinder n'est pas antisémite ». « Le procédé utilisé par Le Monde, renforcé par un appel à la Une, est inadmissible à plus d'un titre », ajoute Jean-Marie Hordé : « 1) La pièce n'est évidemment pas antisémite et tous les soupçons de Brigitte Salino ne prouvent rien. 2) Les contre-sens, les amalgames, concluent à un appel au lynchage, ce qui rappelle fâcheusement les pires procédés des extrêmes-droites européennes en une époque que l'on pouvait espérer passée. 3) Le procès sans preuve constitue une atteinte policière à la littérature. Plus qu'une censure, il s'agit là d'une sorte d'autodafé par opinion interposée. On ne peut brûler le livre -non publié- ; on veut donc réduire ses représentations au silence.
Que
Le Monde orchestre l'ordre moral auquel nous serions tenu de nous soumettre est une bien triste nouvelle ».

Date de publication : 19/06/2003


Inséré le : 19/06/2003 00:00
Thèmes : théâtre,