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Le cinéma comme déambulation dans la ville
«Light Cone», coopérative de distribution
Cinéastes et plasticiens, Yann beauvais et Miles McKane sont les co-fondateurs de «Light Cone», en 1982, une coopérative de distribution et de diffusion de cinéma expérimental parmi les plus importantes d'Europe.
Confondant médium, projection et représentation dans une même réflexion, les films et installations de Yann Beauvais sont construits comme des déambulations dans l'espace et le temps, dans lesquelles le flux des images oscille en faux mouvement et décentrement tandis que l'exposition à la lumière fait figure de faisceau. Nous sommes invités à y errer comme dans une ville, sans trame narrative, les sens et la conscience en éveil, ouverts à de multiples rencontres, correspondances et interprétations.
Faux mouvement
À l'instar du langage baroque où «tout se meut ou s'envole, rien n'est stable, rien n'est plus ce qu'il prétend être; (. . .) et la seule réalité qui demeure est le flot des apparences cédant à d'autres apparences, semblable à l'eau du fleuve dont les îles et les rochers sont plus fugitifs que l'eau même», les images données à voir par Yann Beauvais ne forment pas sens mais apparaissent, selon ses termes, comme des «éclats visuels».
Une analyse plus détaillée d'«Amoroso» (1983) est l'occasion de mettre à jour comment émergent les procédés de transformation des images, notamment dans leur passage de la figurabilité à la picturalité, de la fixité à l'impression de mouvement si tant est que l'on puisse identifier des constantes dans une démarche qui consiste justement à déconstruire tout systématisme.
Le titre apparaît à l'envers sur l'écran. De cette erreur de montage entre négatif et positif, intégrée comme composante constitutive, le film se révèle envers du vécu, réalité inversée.
Le nombre limité de bobines dont Yann Beauvais disposait pour ce film, certaines en noir et blanc, d'autres en couleur, a vraisemblablement déterminé sa structure presque sans montage, dans laquelle les plans filmés (tous en lumière du jour) et gardés en mémoire (l'enregistrement doublant le travail de mémoire), s'engendrent les uns les autres.
Le film débute en sépia -une couleur dominante des pierres et des représentations de la Rome antique et baroque- obtenue par tirage sur pellicule couleur d'un négatif noir et blanc. En hommage à «Eaux d'artifice» (1953) de Kenneth Anger, tourné dans les jardins de la Villa d'Este à Tivoli, ces premiers plans sont des variations autour de l'eau jaillissante des fontaines, de la pierre et des végétaux, entre lesquelles s'intercale l'image fugitive d'un visage. Le parcours dans la ville se poursuit en couleur à travers un foisonnement de plans, qu'il serait vain de tenter d'identifier tant ils sont là pour étourdir nos sens.
La plupart du temps, l'impression de mouvement est due à des variations de rythme dans l'enchaînement des séquences, créant des effets d'accélération ou au contraire de ralentissement dans le défilement des images. D'autant plus qu'au débit habituel des 24 images/seconde du film, Yann Beauvais a préféré un défilement de 18 images/seconde donnant une impression de mouvement plus saccadé. Cet effet de discontinuité dans le défilement des images est renforcé par des apparitions/disparitions instantanées de plans évoquant les flickers de Paul Sharits.
Loin des images clichées de la Rome touristique, «Amoroso» est une déambulation libre et personnelle, réalisée à l'occasion d'un séjour prolongé dans une ville que Yann Beauvais connaît depuis son enfance. Ce film, impressionné autant par l'espace que le temps, évoque la magie du cinéma muet du début du siècle (auquel rendent hommage certains plans ressérés en forme d'iris), quand les images ne renvoyaient non au monde des images mais à celui de la perception.
Muriel CARON,
Publié le 2000-04-01
Source Texte : Mouvement (http://www.mouvement.net)
Genre : critique
Thème(s) : cinéma expérimental,
Mot(s) Important(s) : image, voyage, tableau, villes,
Artiste(s) : Yann BEAUVAIS (cinéaste), Miles McKane (plasticien), Muriel CARON (rédacteur), Vivian Ostrovsky (cinéaste), Dziga VERTOV (cinéaste),
Passage(s) :
Source Artishoc : Mouvement - http://www.mouvement.net
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