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Editer, mais à quel prix?
Une économie fragile
Chapeau : En cinq ans le nombre de textes de théâtre contemporain édités a triplé. Pourtant la réalité est terne: les éditeurs généralistes abandonnent leur travail d'accompagnement des écritures contemporaines et le laissent à la charge des petites maisons spécialisées.
Source : Les éditions du mouvement (
http://www.mouvement.net)
Genre : analyse (Mots-clés : )
Genre Ressource : texte d'analyse
Apparence :
Rubrique : 14
Gwénola DAVID rédacteur
Michel VINAVER auteur
Texte : En 1987, Michel Vinaver résumait la situation de l'édition théâtrale en France par un triste constat: activité sinistrée. Qu'en est-il maintenant? Comme le souligne le rapport que Joseph Danan a réalisé pour l'association Écrivains Associés du Théâtre, les chiffres des publications de «théâtre contemporain de création» semblent montrer que ce secteur hier anémié affiche aujourd'hui une sémillante vigueur: par comparaison, les six premiers mois de 1985 enregistraient 33 titres, dont 10 étrangers, tandis que le premier semestre 2000 comptabilisait 98 titres, dont 24 étrangers. Nous voilà rassurés. Restons dans les statistiques: en 2000, l'Observatoire de l'économie du livre 3 recensait 39 422 nouveautés et nouvelles éditions. Les pièces de théâtre? 341 titres, soit 0,86% du total des titres publiés, contre 38% pour la littérature (dont 10,5% dans la catégorie romans et nouvelles), soit légèrement plus que les essais littéraires (0,82%) et moins que la poésie (1,8%). Rassurés disions-nous? Force est de constater que l'édition théâtrale constitue un micro-marché dans le vaste monde du livre. (. . .)
Comment expliquer cette situation? La frilosité des éditeurs généralistes tient-elle à la nature spécifique du texte dramatique, qui chevauche deux champs distincts, la littérature et le théâtre? Écriture «incomplète», traditionnellement conçue en Occident avant tout pour la scène, elle trouve sa part manquante dans la représentation vivante. Philippe Minyana dit ainsi: «Je préfère éditer un texte qui a déjà traversé le corps des acteurs, qui s'est confronté aux enjeux du plateau; la mise en bouche de mes pièces m'aide dans mon travail d'écriture, parce que je coupe, je réaménage, je modifie pour que les mots épousent les contours de la scène». Et l'émergence de la figure du metteur en scène au cours du XXe siècle est venue encore accentuer cette incomplétude en bousculant les formes et les modèles stables de la représentation qui prévalaient jusqu'à la fin du XIXe siècle, remettant ainsi en cause la primauté du texte dramatique comme fondement du spectacle. En ce sens, une pièce reste «inachevée» alors même que l'auteur a terminé le travail d'écriture. Le parcours d'un Serge Valletti illustre bien cette dimension. Cette double appartenance (ou ce caractère incomplet) marque une différence essentielle avec l'essai, le roman ou la poésie, essentielle en ce qu'elle influe également sur les conditions de production et de diffusion. D'une part, beaucoup de maisons privilégient les pièces jouées, s'appuyant sur la représentation (et la médiatisation qu'elle peut susciter) pour dynamiser les ventes. D'autre part, peut-être parce que le metteur en scène se trouve en France au centre du dispositif institutionnel, la commande aux auteurs est plus développée que dans les autres domaines de la littérature et la diffusion des textes auprès des réseaux théâtraux se révèle prépondérante. La question de la reconnaissance de la valeur littéraire en soi du texte de théâtre, que traduit l'assertion largement répandue que l'auteur dramatique n'est pas tout à fait un écrivain comme les autres, rentre sans doute dans les facteurs explicatifs de la faible implication du monde de l'édition généraliste et de la prédominance des maisons spécialisées. Les éditeurs semblent ainsi peiner à considérer cet objet «bâtard», entre-deux où l'écriture se mêle intimement à la représentation, comme un texte littéraire à part entière. Ou du moins exigent-ils du temps, comme si l'écriture théâtrale devait franchir l'épreuve des années pour révéler ses qualités littéraires intrinsèques. Peut-on cependant ignorer aujourd'hui l'importance du théâtre de Beckett ou de Duras dans la littérature du XXe siècle? L'évolution des écritures contemporaines, en rompant avec le système rationnel et les critères aristotéliciens (une fable, des personnages, des situations, une construction singulière en actes, scènes, répliques, didascalies. . .), tend cependant à brouiller les frontières établies entre théâtre et littérature.
Date de publication : 01/10/2001
Mots-clés : édition, écouter
Inséré le : 28/09/2001 00:00
Thèmes : écrits, théâtre, écriture,