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Fichée dans l'éternité


Médée Khali



La Médée (Khali), la déesse de Laurent Gaudé, suspend la vie, la ranime, au gré de ses bons plaisirs. Partie en Grèce, elle succombe à la beauté de Jason. Tension entre le banal et le sublime, au Théâtre du Rond-Point.


Elle nous attend à l'entrée de la salle, comme une loge d'actrice transformée en celle d'une concierge. Cette tension entre le banal et le sublime commence à l'entrée, là, sur le seuil, quand le spectateur ne peut échapper à son regard, pas plus qu'elle ne contourne l'étonnement de ceux qui entrent. Et elle ne cessera pas de trembler, tendue entre la chanteuse divine et la clocharde céleste. C'est que Médée ne sait pas ce qui la fait agir, parler, trahir. Elle nous donne pourtant quelques pistes, qui ne feront jamais une clé. Elle est née au bord du Gange, pauvre parmi les plus pauvres, mais dans ses yeux gît la force de méduser les hommes, et de faire danser les statues. Enlevées par les prêtres du temple, elle devient la déesse du temple, Médée Khali, la déesse qui suspend la vie, et la ranime, au gré de ses bons plaisirs. Partie en Grèce, elle succombe à la beauté de Jason (son talon d'Achille, la beauté pure).

Une longue ellipse dans le récit nous cache le nœud du drame. Retour sur les enfants morts, enterrés «à la grecque». Médée retourne au tombeau, pour leur (re)donner une digne mort, selon les rituels de son pays. Tandis qu'elle brûle ses enfants sur un bûcher pour déverser leurs cendres dans le Gange, les enfants de Médée reprennent la parole. Ou plutôt leur ombre incertaine s'infiltre dans le récit de Médée. Laurent Gaudé a exploré la veine des récits anciens qu'il ravive de ses propres soubresauts.

Redonner la parole aux enfants de Médée, eux qui ne parlent, pas, infans, là est sans doute la plus belle invention de la Médée (Khali) de Laurent Gaudé. Tout aussi juste le parti pris scénique de les faire apparaître/disparaître sur un écran de cinéma incertain, visages tremblants, pas loin du noir qui les a fait surgir. Moins heureuse, en revanche, la présence trop assidue de Jason sur la scène, corps meurtri, presque christique, dont on ne saisit pas vraiment ce qu'il apporte aux mouvements de Médée Khali. Car elle est nécessairement seule, dans l'attente de la mort, prête à recevoir la beauté pure de Persée, qui n'est là que pour la ficher dans son éternité.

Médée Kali, de Laurent Gaudé, ms. Philippe Calvario, au Théâtre du Rond-Point, du 11 septembre au 19 octobre

Bruno TACKELS,
Publié le 2003-09-24

Source Texte : Mouvement (http://www.mouvement.net)

Genre : critique
Thème(s) : théâtre,
Mot(s) Important(s) : récit, parole, adaptation,
Artiste(s) : Bruno TACKELS (rédacteur), Philippe CALVARIO (Metteur en scène), Laurent GAUDÉ (auteur),
Passage(s) :
Source Artishoc : Mouvement - http://www.mouvement.net

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