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Le grand retour de Maurice Druon
Aujourd'hui académicien français, cet ancien ministre de la Culture voit dans les mouvements sociaux (dont celui des intermittents) le parti de l'étranger et appelle à leur répression. La droite aillagonesque semble prête à suivre ce mot d'ordre qui nous ramène trente ans en arrière!
Maurice Druon, ex-élève de l'école de cavalerie de Saumur, mais aussi adaptateur avec Joseph Kessel des paroles du Chant des partisans, a été ministre des Affaires culturelles dans le second gouvernement de Pierre Messmer, d'avril 1973 à février 1974. On lui dit cette célèbre formule: «Les gens qui viennent à la porte de ce ministère avec une sébile dans une main et un cocktail Molotov devront choisir». Le 13 mai 1973, à l'initiative du Théâtre du Soleil, de la Compagnie Vincent-Jourdheuil, de l'Aquarium, de l'Ensemble théâtral de Gennevilliers et de l'Action pour le jeune théâtre, des milliers de protestataires défilèrent dans la rue, derrière le cercueil de la liberté d'expression...
Preuve que la canicule n'a pas emporté tous les grabataires : aujourd'hui âgé de 85 ans, Académicien français, Maurice Druon est de retour. Dans Le Figaro du 22 septembre, il désigne à la vindicte publique les deux «calamités» que sont, selon lui, «la CGT tout court, stalinienne, et la CGT-FO, trotskiste. (...) Ces deux grosses centrales syndicales constituent la plus puissante force politique qui s'emploie, hélas avec succès, à la destruction de la société française». Pour Maurice Druon, «la France vit anémiée par la politique d'assistance généralisée voulue par les gouvernements socialo-communistes. (...) Nous ne sommes plus un pays d'hommes libres; nous sommes un pays d'éclopés quémandeurs où chacun réclame à l'Etat de lui fournir une béquille. L'inactivité est vigoureusement encouragée». A ce prix, il ne faut certes pas s'attendre à voir Maurice Druon encourager le parti des intermittents. Selon lui, «le débordement» de cet été «s'inscrit dans une dérive dont l'origine remonte aux Maisons de la culture d'André Malraux qui se transformèrent en niches de la subversion gauchiste, où le spectacle devint le tout de la culture, et où la subvention remplaçait le public»!
Les éminences de l'Académie française sont très en verve, en ce moment. Après Maurice Druon, c'est Marc Fumaroli, par ailleurs professeur honoraire au Collège de France, qui s'y colle dans une longue tribune publiée par Le Monde du 25 septembre: «Réforme ou implosion?». Marc Fumaroli reprend une antienne dont il s'est fait le spécialiste: «l'Etat «culturel» a fini par sacrifier et galvauder les ambitions originelles de l'Etat cultivé: la sauvegarde du patrimoine et le service public exemplaire des choses de l'esprit. Les Archives nationales se délabrent en silence, mais tout le battage «culturel» se concentre sur des affaires où l'Etat-providence a eu un jour l'imprudence de mettre le doigt, alors que, pour la plupart, elles devraient se régler d'elles-mêmes par le jeu normal de l'offre et de la demande».
Tout n'est pas perdu ! Grâce à Jean-Jacques Aillagon, ne doutons pas que les tenants de «l'Etat cultivé» veillent aujourd'hui à extirper la «subversion gauchiste» des lieux de spectacle. Tout récemment, un ministre, par ailleurs président de communauté d'agglomération, vient de faire savoir à un directeur de scène nationale qui organisait un forum sur culture et société, que la politique n'avait pas lieu d'être dans une «institution locale». A Savigny-sur-Orge, on ne s'embarrasse de telles menaces: on sévit directement. Le 14 septembre dernier, lors de la fête des associations de la ville, les chanteuses du Quartet Buccal ont eu l'outrecuidance de dire quelques mots sur la réforme du régime de l'intermittence. Le public a applaudi, une conseillère municipale a demandé en vain de couper le son! Dès le lendemain, le maire UMP de Savigny-sur-Orge, Alain Marsaudon, exigeait de la MJC locale, qui hébergeait le Quartet Buccal, de virer ces dangereux agitateurs. Le conseil d'administration de cette MJC a aussitôt obtempéré. Pour information, c'est le même Alain Marsaudon qui déclarait en 1998: «La France fout le camp. Nos cerveaux partent pendant que les Noirs et les Arabes rentrent sur le territoire». A l'UMP, la «lepénisation» de certains esprits est bien avancée, merci. D'ailleurs, en région Centre, les élus UMP ont joint leurs voix à ceux du Front national pour refuser le versement de la subvention prévue aux compagnies présentes au festival d'Avignon 2003.
En avril 2002, après le premier tour de l'élection présidentielle, Jean-Jacques Aillagon, alors président du Centre Pompidou, avait appelé à un rassemblement sur le parvis de Beaubourg pour défendre la liberté d'expression. Aujourd'hui ministre de la Culture, il a laissé entendre à demi-mot que les directeurs d'institutions publiques devront choisir entre leurs subventions et leur participation aux Assises pour la refondation de la politique culturelle, assez unanimement boycottées. C'est notamment le message qu'il a fait passer aux directeurs des théâtres nationaux. Peine perdue! Dans une tribune commune publiée par Le Monde à la veille des Journées du Patrimoine, Marcel Bozonnet, Stéphane Braunschweig, Alain Françon et Christian Schiarri, respectivement directeurs de la Comédie-Française, du Théâtre National de Strasbourg, du Théâtre de la Colline et du Théâtre National Populaire de Villeurbanne, ont réservé au ministre de la Culture un sérieux camouflet. «Nous avons été très attentifs, écrivent-ils, au travail d'analyse des coordinations d'intermittents, et nous partageons sur le protocole beaucoup de leurs appréciations. (...) On constate que le refus d'un moratoire d'application du protocole, réclamé par la profession, rend problématique l'organisation des assises proposées par le ministère». Même son de cloche au Syndeac (Syndicat des entreprises artistiques et culturelles) qui demande à nouveau, dans un communiqué ce 23 septembre, «à réunir dans les meilleurs délais et au plus tard le 31 décembre 2003, les conditions d'une renégociation du régime spécifique d¹assurance-chômage des professionnels du spectacle. C'est à cette condition qu'il pourra participer au débat national sur l'art et la culture». C'est donc seul contre tous que Jean-Jacques Aillagon persiste à se dire convaincu d'avoir «sauvé» le régime de l'intermittence. Et ceux qui ne l'entendent pas de cette oreille n'ont qu'à bien se tenir. Aux journées parlementaires de l'UMP à Nancy, le 22 septembre, les CRS ont violemment chargé la centaine de manifestants venus «accueillir» le ministre de la Culture.
C'est dans ce contexte que Jean-Jacques Aillagon devait présenter à la presse, ce jeudi, le budget 2004 du ministère de la Culture. L'augmentation annoncée de 5%, outre qu'elle remet simplement à niveau ce qui avait été amputé l'an passé, correspond peu ou prou aux coupes budgétaires dans le logement social, ou encore aux «économies» que le gouvernement compte faire sur le dos des chômeurs en réduisant la durée de l'allocation spécifique de solidarité. Seule bonne nouvelle: Raffarin chute dans les sondages. Quand chutera-t-il pour de bon?
Jean-Marc ADOLPHE,
Publié le 2003-09-25
Source Texte : Mouvement (http://www.mouvement.net)
Genre : analyse
Thème(s) :
Mot(s) Important(s) :
Artiste(s) : Jean-Marc ADOLPHE (rédacteur), Maurice DRUON (ministre de la culture),
Passage(s) :
Source Artishoc : Mouvement - http://www.mouvement.net
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