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Corps sous hautes tensions à Toulouse




En marge des scandales politiques, judiciaires et financiers qui animent encore la vie toulousaine, Christophe Fiat a ouvert la saison culturelle pour rappeler que «les ouvriers dansent». Une proposition singulière à laquelle Manuela Agnesini ne manquera pas de faire écho cette semaine.


Lors de l'explosion de l'usine AZF à Toulouse, le Centre de développement chorégraphique n'a pas été épargné. Après le nécessaire travail de reconstruction, Annie Bozzini, directrice du lieu, œuvre à un fort recentrage dans ses murs, au n°5... de l'avenue Etienne Billières. Alors que le travail de diffusion continue avec les autres lieux de la région, le Studio du CDC adopte une nouvelle ligne de programmation pour accueillir des artistes émergents encore inédits dans la ville rose. Ainsi Vincent Dupont, Rachid Ouramdane, Claudia Triozzi ou encore Athony Rizzi, fier et fidèle collaborateur de William Forsythe, se voient cette année confié la responsabilité d'ouvrir aux regards toulousains leur expérience du geste dansé. On attend aussi avec grande impatience une résidence étendue du furieux flamand Jan Fabre, qui approfondit -avec Els Deceukelier, sa complice de toujours- un travail de mise en perspectives de l'œuvre de Marcel Duchamp. L'entomolophile belge devrait aussi créer à Toulouse une version scénique de l'Ange de la mort, superbe travail d'installation... Donc on attend.

Et en attendant, le CDC ouvrait sa saison en réceptionnant commande d'un texte et d'une performance au poète Christophe Fiat, qui répondait présent les 20 et 21 septembre pour célébrer le «bad birthday» toulousain, à savoir le deuxième anniversaire de la très regrettable explosion. S'il s'agit bien ici de conjurer le sort, Fiat répond à sa première commande de texte -ses précédentes performances étaient réglées à partir d'un texte déjà écrit- avec une étonnante maturité, ainsi qu'un prodigieux sens du décalage. Exercice périlleux et pourtant réussi. Après New-York 2001, il signe donc AZF mon amour, une comédie musicale grinçante «qui n'emprunte à Duras que la mise en dialectique d'une vie intime et d'une catastrophe, mais encore la problématisation du désir sentimental et sexuel au travers de la répétition, de la crudité aussi». En faits et en actes, Christophe Fiat préférerait tisser les signes d'une filiation avec les univers de Bertold Brecht et Kurt Weil... Okay. En faisant corps avec ses écrits, il n'a cessé de mettre en écho les violences et convulsions d'une société qui génère autant de peurs que d'images. Au cours de ses performances, c'est avec une guitare à la main qu'il se produit. AZF mon amour ne fait pas exception à la règle. Le sourd grésillement de l'ampli est d'abord recouvert par le son d'un compte à rebours. Un tic-tac qui appelle «la cinématographie du possible». Mais aussi l'omniprésence de la mort. Et les chansonnettes de ce triptyque performatif cinglent l'une après l'autre, elles font mal: Chanson du journaliste AFP, Chanson de la femme à la joue arrachée, Chanson des docteurs Marie E et Marie T, Chanson de Thierry Desmarest, PDG de Total... Sans autre forme de commentaire, Christophe Fiat a du nerf, il entend bien le faire savoir... Et c'est tant mieux.

Cette semaine, Manuela Agnesini ne sera pas étrangère aux mêmes effets d'urgence, de blast et de ruine. Dans Beauty, elle repose allongée. Abandonnée au contrôle d'un homme placé à distance. Elle est blonde, ses cheveux sont longs, elle a aussi les yeux bleus. Elle correspond très exactement à tous ces canons de beauté qui ont irrémédiablement fondé les représentations de la féminité dans notre histoire culturelle et sociale. Elle s'anime, imperceptiblement. Tout la fois Blanche-Neige et Fiancée de Frankenstein, Manuela Agnesini -qui confie volontiers sa fascination pour l'univers durassien- stratifie son expérience du corps au féminin en signant une installation chorégraphique où le visiteur devient spectateur d'une sombre ballade. Une promenade qui le mène aux frontières des célébrations de l'artifice. «Un corps agi est-il un corps qui danse? Ou bien peut-on encore parler de danse en ce qui concerne le corps agi?» C'est une bonne question, mais elle mérite certainement d'être laissée sans réponse.

Beauty, installation chorégraphique de Manuela Agnesini, les 26 et 27 septembre au CDC, dans le cadre des Soirées nomades du Printemps de septembre.

Christophe Fiat interviendra en Seine-Saint-Denis et dans les Yvelines le 18 octobre, à la bibliothèque de Stains et au Cnei, Centre d'art de Chatou.


David BERNADAS,
Publié le 2003-09-24

Source Texte : Mouvement (http://www.mouvement.net)

Genre : chronique
Thème(s) : danse,
Mot(s) Important(s) : ouverture, performance, Centre Chorégraphique,
Artiste(s) : David BERNADAS (rédacteur), Christophe FIAT (écrivain), Manuela AGNESINI (performeur), Jan FABRE (chorégraphe),
Passage(s) :
Source Artishoc : Mouvement - http://www.mouvement.net

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