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La chute


Entretien indédit de Krystian Lupa par Grzegorz Niziolek



Krystian Lupa vient de mettre en scène Les relations de Claire, pièce de Dea Loher. Il parle de sa conception du théâtre et de sa mise en scène à Grzegorz Niziolek


G. N.: Est-ce que tu t'identifies à ce rôle de tentateur que tu sembles occuper auprès de beaucoup de gens et qui consiste à éveiller une aspiration à dépasser la précarité de sa propre condition sociale? Je me souviens de pareils appels tentateurs dans tes spectacles des années quatre-vingts, et je les ressens à nouveau dans Les relations de Claire, bien que le contexte social ait assez radicalement changé.
K. Lupa: Je suis un tentateur dès lors que je suis moi-même tenté. Ce rôle ne m'attire pas à cause du sentiment de pouvoir qu'il peut procurer. Mais bien plutôt parce qu'il sert à désigner un cercle de fascination comme de contagion. Une représentation théâtrale est toujours un tel cercle de fascination, d'autres créateurs y succombent, se sacrifiant ainsi à une réalité recréée - c'est la condition de son existence. Le vampirisme du créateur (en train de créer). Dans Les relations de Claire, ce rôle est assumé par la fantaisie vampirique de son héroïne. Cette fantaisie témoigne en premier lieu de comment elle s'inscrit dans la société, et de comment ensuite elle tente de s'y réaliser. Quand cela échoue, quand Claire est arrachée de l'endroit où elle était accrochée, elle commence à chuter, le poids même de son propre monde l'entraîne dans la chute. Tout est alors pour elle enfantin et amoral... Non, cela n'a rien à voir avec la moralité. Quelque part, au fond de cet entonnoir dépressif se cache un érotisme mystique. Ne serait-ce que par la présence de ces tableaux de fœtus et de ce monstre qui naîtra du triangle amoureux constitué de Claire, Tomas et Georg. Ces images proviennent d'une culturel triviale, et sont pour moi, l'équivalent moderne de représentations alchimiques de l'homme, de la culture de masse, et nous ne pouvons pas les dédaigner ni les mépriser ni en être dégoûtés. Je suis entré dans cet entonnoir avec Claire, je me suis laissé aspirer et je veux y aspirer les autres. Quel fascinant bavardage de l'imagination, quels extraordinaires miasmes psychiques apparaissent en l'homme lorsqu'il commence à chuter. Dea Loher a montré que ce genre d'expérience est contagieux et c'est ce qui m'a intéressé dans ce texte. Le monde tout entier se déverse dans le petit monde de Claire, et cela non pas dans des circonstances dramatiques, mais au travers de situations banales. De plus, beaucoup de scènes, du point de vue du réalisme scénique, sont de mauvaise qualité. L'intensité dramaturgique décroît avec la chute de l'héroïne. L'œuvre dramatique ne l'est plus en tant que telle, les notes intimes de l'auteur y apparaissent -- le sort de Claire est contaminé par l'expérience de l'auteur. Le monologue sur les embryons, est tiré du journal de Dea Loher, de son commentaire suite à l'exposition d'organes et embryons en bocaux à Berlin. Sa réaction particulièrement intime et féminine, venait d'une sensation matricielle. Je ne voulais en aucun cas rendre plus noble ce monologue, montrer son degré idéologique. Certaines œuvres dramatiques appartenant à l'esthétiques «brutaliste» ou «trash» sont attractives par leur message idéologique. Le vol de Claire est bourgeois et peu profond, il tend vers quelque chose de suspect, vers un marasme. L'homme sain d'esprit se trompe en pensant qu'il n'y a là rien à chercher...

G. N.: Les personnages nouent des espoirs inouïs avec la sphère érotique. Est-ce un piège ou le chemin obligatoire vers la délivrance?
K. Lupa: Les deux. Ces fantaisies sont d'une part le signe d'états dépressifs, d'autre part -- elles construisent le tunnel du vécu spirituel. Ce sont des fantaisies inavouables, par peur du ridicule. Elles sont notre mystère le plus profond, et non pas nos mauvaises actions. Chez les nouvelles générations, ce fatras de l'imagination devient de plus en plus vif. Que se passe-t-il chez ces jeunes filles asphyxiées par leurs idoles, leurs chanteurs, leurs acteurs?... Quelle détestable matière! Bien qu'elle ne soit pas dépourvue d'une certaine beauté. La culture de masse est une course, un seul l'emporte. La divinité et le gagnant sont condamnés à une destinée monstrueuse; il suffit de regarder ce que devient Michael Jackson. C'est une incroyable régression de l'humanité.


Publié le 2003-08-30

Source Texte : Mouvement (http://www.mouvement.net)

Genre : entretien
Thème(s) : théâtre,
Mot(s) Important(s) : mise en scène, entretien, théâtre, expérience,
Artiste(s) : Krystian LUPA (metteur en scène), Grzegorz NIZIOLEK (interprète), Lea DOHER (auteur),
Passage(s) :
Source Artishoc : Mouvement - http://www.mouvement.net

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