Si l'information ne s'affiche pas, cliquez ici !!!
La conversion
Texte inédit sur Krystian Lupa de Piotr Gruszczynski
Krystian Lupa a entamé une reconstruction de son théâtre et de sa langue. Avec un enthousiasme juvénile et une grande franchise, il s'est lancé dans de nouvelles zones du chaos. Son œuvre demeure ouverte et le théâtre constitue sa plus mystérieuse interrogation.
Un état à part de la concentration
Les spectacles de Lupa imposent une durée dans le temps, afin de mobiliser un type particulier d'énergie chez les acteurs comme chez les spectateurs. Se déroulant sur une journée entière, avec des entractes accordés régulièrement au public chaque heure et demie, ses spectacles nous conduisent à une forme particulière de concentration. Vivre cet espace commun entrouvre doucement la porte de la perception souvent sourdement fermée, non pas quotidienne, mais de celle qui nous donne accès à une pensée plus profonde. Puis, la réflexion passe au second plan, laissant place à des toutes sortes d'intuitions chaotiques. Celles-ci sont le propre du théâtre de Lupa. Il les a également obtenues dans des spectacles apparemment clairs et simples. Ainsi, ses réalisations les plus récentes témoignent d'un retour vers une «absence de forme» heureuse, vers un chaos cognitif et bien plus fécond. Devant son théâtre, nous éprouvons un rejet du théâtre conventionnel, du faire semblant. Il ne nous est plus possible de voir des acteurs lancer des œillades, minauder, contents d'eux-mêmes, fiers d'être en scène et d'y être admirés. Grâce à Lupa, nous échappons aux faux-semblants du théâtre. Il serait mieux qu'ils disparaissent tout simplement en même temps que nous les fuyions, que les maisons du «faire semblant» tombent tout simplement en ruines. Et pourtant elles existent, donnent la comédie, produisent des illusions divertissantes. Réussiront-elles encore un jour à intéresser les fidèles du théâtre de Lupa? J'en doute. Elles sont là pour les Lupa-réfractaires, car de tels spectateurs existent, qui attendent du théâtre ce que leur apporte la télévision et autres «étouffeurs d'inquiétudes métaphysiques». Mais les fidèles convertis par Lupa à un théâtre dévoué à la connaissance et aux expérimentations spirituelles, quitteront bientôt les temples envahis par les corrompus. Nous pourrions considérer pourtant le théâtre de Lupa comme traditionnel et presque démodé. C'est l'impression que nous avons dans une approche superficielle. Lupa se tourne rarement vers la dramaturgie nouvelle. Il a bâti son œuvre théâtrale sur les textes de Witkiewicz, Musil, Broch et Bernhard. Nous pourrons vainement y chercher des «feux d'artifices» de la nouvelle littérature. Nous n'allons pas y trouver des scénographies modernes, mais des espaces - pauvres, un peu sales, remplis de fenêtres et de portes mises debout malgré l'inexistence de murs - qui n'aspirent pas à la nouveauté. Au contraire. Ils constituent des espaces universels, des lieux qui laissent le champ libre à l'imagination et aux expériences humaines. L'acteur est le composant essentiel de ce théâtre, l'élément fondamental et traditionnel encore une fois de toute action théâtrale. Lupa ne révolutionne en rien les liens de son théâtre avec la réalité. Il ne transforme pas son œuvre en performance ou en happening, en journal, en représentation multimédia, ou encore en théâtre politique, en théâtre esthétisant. On pourrait dire qu'il fait «un théâtre ordinaire où des acteurs entrent sur un plateau et jouent, avec une certaine considération pour le quatrième mur qui est d'ailleurs souvent présent sous la forme d'un grillage noir et transparent.»
Où se situe donc cette étrangeté ? Elle est dans tout ce qui est en apparence traditionnel, et qui est transformé par Lupa.
Piotr GRUSZCZYNSKI,
Publié le 2003-09-30
Source Texte : Mouvement (http://www.mouvement.net)
Genre : chronique
Thème(s) : théâtre,
Mot(s) Important(s) : théâtre, mise en scène, reconstruction, méthode,
Artiste(s) : Piotr GRUSZCZYNSKI (rédacteur), Krystian LUPA (metteur en scène),
Passage(s) :
Source Artishoc : Mouvement - http://www.mouvement.net
A voir :