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Persistance du théâtre dans un champ mythologique dévalué




Ricardo Bartis s'en prend au mythe de Don Juan. Son Donde más duele, pétri de dérision et de décadence, ressemble à la grimace d'un Argentin un brin désabusé. Au Théâtre Garonne à Toulouse, du 26 février au 1er mars.


Polémique et mordant, Ricardo Bartis est une figure de proue du théâtre indépendant argentin depuis le milieu des années quatre-vingt. Quatre ans après El pecado que no se puede nombrar, d'après Roberto Arlt, qu'il avait présenté au festival d'Avignon (cf. Mouvement n° 5, juin-septembre 1999), Ricardo Bartis y fait son retour avec une nouvelle création, Donde más duele, qui prend appui sur le mythe de Don Juan, ou plus exactement sur ce qu'il en reste.
Alors que l'effervescence de la vie théâtrale Argentine ne cesse d'étonner dans le contexte de crise économique et sociale que traverse le pays (lire pages suivantes), Ricardo Bartis s'entretient ici avec Edith Scher, journaliste de théâtre vivant à Buenos Aires.
Peu de mots suffisent pour constater dans le discours du metteur en scène un certain scepticisme, en ce qui concerne le monde et le théâtre. Quand il parle de lui-même, il se reconnaît moins obsessif qu'il y a quelques années, et se dit plus éloigné et replié qu'à d'autres moments, moins soucieux de donner du poids à ses idées. Aujourd'hui, peut-être parce qu'il est plus mature, ou parce que l'époque que vit son pays demande une énergie démesurée pour pouvoir survivre, il affirme que cela ne l'intéresse plus de rendre compte de quoi que ce soit, pas même du fait d'être bon.

Quelle place occupe selon vous le théâtre dans le monde d'aujourd'hui?
Ricardo Bartis: C'est difficile de le dire de manière univoque. Il y a un théâtre qui remplit, depuis de nombreuses années, la fonction de traduction du champ imaginaire de l'idéologie dominante, et constitue une activité de confirmation de valeurs, de divertissement plutôt puéril, une répétition conventionnelle de certains territoires qui nous tranquillisent et nous confirment dans notre place de spectateurs, un espace où le rituel est vide, sans croyances, dans lequel les forces qui permettaient le rituel sont étouffées. Ce qu'il reste, c'est une espèce de fétiche, de champ mythologique dévalué, dont le langage, parce qu'il est dépassé, favorise une lecture très négative de la réalité. Que ce théâtre se vêtisse de belles parures, s'exhibe dans des festivals internationaux très importants où participent des gens bien habillés et bien pensants importe peu, puisque tout dans ce théâtre est contrôlé et qu'au final, rien ne se produit. Par opposition, un autre segment de l'activité théâtrale apparaît comme un territoire de réflexion, qui essaie d'attaquer l'insupportable réalité dans laquelle nous vivons, une réalité qui nous abrutit et provoque un affaiblissement de la capacité d'observation. C'est un théâtre qui cherche à briser le miroir abruti.

On pourrait faire cette affirmation en parlant du théâtre en général. Quelle est votre lecture de cet art, en ce temps historique donné, et spécialement en Argentine?
Notre époque est marquée par la confusion, par un haut niveau de dramatisation des gestes publics et par des performances d'acteurs dans le domaine du politique. Il y a moins de modèles à rompre. Il existe un certain enlisement dans la parodie, dans un regard distancié par rapport aux conflits. Je crois que cela vient du fait que les démocraties formelles modèrent leur réponse quant à la violence exercée par l'État sur les corps, les esprits et les porte-monnaie. Il y a en moi une nostalgie de la dictature (comprise comme métaphore théâtrale), c'est-à-dire d'un modèle dans lequel le combat est très clair, où sont en jeu, dans la même proportion, la possibilité d'extermination et la nécessité d'entrer en mouvement et produire une réaction. Quand la machine fait énormément de bruit, l'être est en meilleure condition pour se défendre. Bien sûr, il s'agit d'une impression. Si j'y pense plus rationnellement, ce qui me vient à l'esprit est que si tout le pays a décliné, le théâtre aussi. Un théâtre vigoureux n'est possible sans un projet de nation robuste et sans spectateurs forts. Il n'est pas possible que l'affaiblissement de la direction politique coïncide avec une amélioration dans nos têtes.


Edith SCHER,
Publié le 2003-07-00

Source Texte : Mouvement (http://www.mouvement.net)

Genre : entretien
Thème(s) : théâtre,
Mot(s) Important(s) : création, argentine, théâtre,
Artiste(s) : Ricardo BARTÍS (Metteur en scène), Edith SCHER (rédacteur),
Passage(s) :
Source Artishoc : Mouvement - http://www.mouvement.net

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