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Le geste du corps absent, un geste de ce qui est à venir




Toulouse vient d'inaugurer son 3e Printemps de septembre. Cette année, quelque 46 artistes internationaux sont réunis autour de la notion de geste. Le philosophe Xavier Antich offre à cette occasion une variation sur le thème.


Etrange paradoxe que celui du corps, ces temps-ci. De concert avec l'art, la parole et la pensée, le corps a traversé les expériences les plus radicales de la contemporanéité: depuis la fragmentation, la mutilation ou la douleur jusqu'à l'absence, la spectralité ou l'exil de soi. Dépourvu d'un lieu qui lui soit propre, par morceaux, cependant, le corps, fragile, vulnérable et errant, affirme une présence de plus en plus insistante, plus encore qu'avant, à l'instant même de son effacement, comme une flamme à son point d'évanescence trace de quelque chose qui est déjà passé, une fois perdues la consistance et l'intégrité, mais qui ne disparaît pas tout à fait. A peine une trace qui témoigne, certes, de ce qui est parti, mais, davantage, annonce ce qui, peut-être, est encore à venir. Or ce n'est pas le corps qui le dit, ce sont ses gestes ce sont eux, en effet, qui indiquent le futur (encore impossible) du corps, également social et politique, au moment de sa (quasi-)disparition.
Antonioni voulait pour ses films, en 1960, une bande sonore composée seulement de bruits, mais avec un chef d'orchestre aux manettes. Peut-être aujourd'hui le geste est-il quelque chose comme le bruit du corps, le grondement d'un continent blessé qui s'effondre et dont la cartographie ne peut plus guère que préciser des contours indéfinis, des espaces vides et des confins croisés. De toute façon, des gestes en tant que mouvements d'un corps dont l'intention et le sens échappent, parce que hasardeux et arbitraires, à la conscience qui en est le maître supposé. Des gestes, comme des bruits, qui ne sont plus, parce qu'ils ne peuvent pas être, une manière de dire, mais un mode d'écouter, pure ouverture. Nous le savons depuis Sartre: nous ne regardons pas le geste, c'est le geste qui nous regarde, et qui, de la sorte, fait de nous le terme d'une interpellation inapte désormais à évoquer, le geste nous invoque. Si le geste suggère quelque chose, ce qu'il fait, sans l'ombre d'un doute, ce n'est plus ce qui se trouve derrière, dans un temps achevé, mais devant, dans ce temps qui s'ouvre vers ce qu'encore, d'une certaine façon, il est impossible de voir. Quelque chose comme l'enfant qui fascinait Bachelard, planté debout sur la plage devant les vagues et, à grands cris, les mettant au défi de se rapprocher de lui. Voix qui entend ce qu'elle appelle.
Et là, le geste, gelé tandis que le corps s'en va, réclame pour lui-même une dimension radicalement esthétique: faisant profession des choses invisibles (comme l'affirmait Poussin: l'invisible qu'annonce le visible), le geste devient une esquisse de futur, ouverture de ce qui est à venir, écoute du non encore dit, invitation au regard, à la parole et à l'action. Au temps du sujet fort et substantiel, le geste pouvait être son messager, l'émissaire d'un sens à l'intention du monde et des autres, qui provenait d'une voix et d'un corps auxquels il devait toute sa vérité.
Aujourd'hui que nous savons que la peau n'est pas le mur qui nous contient, en nous renfermant vers le dedans, mais la surface qui nous expose, désarmé, aux autres et nous livre à eux, le geste apparaît, dans sa précarité, comme une forme supplémentaire d'errance et de dérive vers le dehors de ce moi que nous ne sommes plus. Le geste est, ainsi, expérience de l'extériorité, véritable retournement: fuite tendue dans l'illimité.
Peut-être chaque geste est-il, en définitive, comme la caresse qui, selon Levinas, se nourrit toujours de sa propre faim: «La caresse consiste à ne rien saisir de rien, à solliciter ce qui s'échappe sans cesse de sa forme vers un avenir- jamais assez avenir, à solliciter ce qui se dérobe comme s'il n'était pas encore.» C'est ce que fait tout geste: chercher ce qui n'est pas encore, un moins que rien, mais acquiert, dans cette recherche, une forme, voilée et diffuse, mais déjà là: devant. Invisible traversé d'avenir, tel son propre récit, qui ne sera capturé que comme suggestion. Et, dans cette transcendance du geste, qui apparaît au moment où le corps s'absente - quand il s'en retourne vers ce passé qui ne revient plus: histoire -, réside tout son caractère moral, son pari, aussi, profondément politique. Parce que le geste ouvre le vide du moi, avec tous ses vestiges, à l'espace de l'autre, des autres, cet immense territoire, dont les confins sont difficiles à cerner, qui ne peut être que le théâtre d'un temps partagé. Tendu et asymétrique, sans doute: rencontre incontournable avec la différence. Unique utopie digne de ce nom : dans le scintillement de ce qui n'est pas encore, de ce qui est encore sans lieu, de ce qui n'a pas encore été vu mais que le geste annonce, préfigure et convoque.
C'est pourquoi le geste n'a pas de fin, car il se définit par son ouverture. Et c'est pourquoi aussi le geste exprime, toujours et dans tous les cas, un combat avec la temporalité. Entre le suspens et la fugacité, décomposé ou entier, insinuant ou elliptique: c'est du temps que, toujours, le geste parle. Face à l'inévitable de toute consommation, le geste ouvre un temps au-dedans du temps: l'(encore) invisible. Le geste fissure le temps, il l'ouvre de manière inverse à celle de la cicatrice qui le referme. Ainsi, collectionner des gestes, comme les exposer au regard, c'est inventorier une carte de géographie impossible: ouverture, en forme d'écoute, à ce temps qui est toujours, encore, à venir.

Xavier Antich est professeur d'esthétique et codirecteur du mastère de communication et critique d'art (université de Gérone).
Texte extrait du catalogue du Printemps de septembre

Le printemps de septembre du jusqu'au 19 octobre à Toulouse
www.printempsdeseptembre.com




Xavier ANTICH,
Publié le 2003-10-01

Source Texte : Mouvement (http://www.mouvement.net)

Genre : analyse
Thème(s) : philosophie, esthétique,
Mot(s) Important(s) : geste, corps, esthétique,
Artiste(s) : Xavier ANTICH (rédacteur), Fabienne Fulchéri (commissaire), Marta GILI (commissaire),
Passage(s) :
Source Artishoc : Mouvement - http://www.mouvement.net

A voir : http://www.printempsdeseptembre.com