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Dix danseurs et autre chose
En ouverture de la programmation de danse du Festival d'automne, la compagnie Zoo s'ingénie à lisser l'impro. Plaisant. Parfaitement plaisant. Simplement plaisant.
Voici plus d'un demi-siècle que dans l'histoire de la danse, John Cage et Merce Cunningham provoquaient une révolution, par la dissociation radicale entre celle-ci et la musique d'une part, par la mise en œuvre de modes de combinaison aléatoires entre elles d'autre part. Voilà qui place la barre haut, devant tout projet chorégraphique qui entend expérimenter le lien, probablement sado-masochiste, entre ces deux arts.
A cet égard, la pièce Common senses, proposée par Thomas Hauert aux cinq danseurs de la compagnie Zoo, augmentée de cinq invités, semblerait relever d'un principe fort rustique. Common senses est rigoureusement découpée en deux temps. Le premier temps donne à voir, en silence, une danse composée sur un chœur d'Anton Buckner. Le deuxième temps donne à écouter cette pièce musicale, alors que le plateau s'est vidé de tout danseur. Au spectateur-auditeur de réinventer des liens. Ou pas.
C'est selon des principes d'improvisation que les dix danseurs ont travaillé en studio sur la musique. Lorsqu'ils se présentent aux spectateurs, leur matière est tissée de cette mémoire musicale. Mais ils redoublent encore d'improvisations dans leurs gestes et déplacements sur le plateau. Une dissociation du temps opère, comme pour une composition à la fois instantanée et différée, à la fois actuelle et mémorisée.
Il n'y a certes pas de représentation qui ne relève, peu ou prou, de pareil équilibre instable. Mais Common senses active vigoureusement cette dissociation paradoxale. Ce faisant elle produit un flottement envoûtant entre la présence bruissante, sautillante et rebondissante de dix danseurs, ici et maintenant sous les regards, et «autre chose» qui dépasse, fuit, déborde. Autre chose? Sous le fouillis allègre, léger, zébré de l'agitation du plateau, le pressentiment de l'existence d'une trame écrite savante, surgissant en figure à peu près évidente un instant, pour s'enfouir à nouveau en matière informelle l'instant d'après. Et la danse aurait quelque chose de l'échappée affolante.
Au muscle de l'œil, Common senses apporte une perception particulièrement dynamique et plastique de «la métamorphose indéfinie, l'ivresse du mouvement pour son propre changement» d'une part, et du «jeu aléatoire et paradoxal de tissage et dé-tissage de la temporalité» d'autre part, qui constituent, pour le philosophe Michel Bernard deux des caractéristiques fondamentales de la corporéité dansante.
Le dispositif général de la soirée (qui comporte quatre autres pièces brèves, chacune proposée par l'un des cinq danseurs de la compagnie) a voulu que le fond de scène soit barré par un grand écran blanc. Lorsque le plateau se vide, lorsqu'il reste à entendre, cette fois, la musique de Buckner, l'écran reste parfaitement muet. Cette écoute aveugle, cette vision sourde, renvoient à mille pensées sur notre (im)puissance imageante.
L'image? Elle constitue par ailleurs le vrai problème des entreprises de la compagnie Zoo. Ses membres cultivent une idée de la danse, convenue, en tant que productrice d'images du corps. Ils créent une danse qui montre de la danse à voir; une danse qui coule de l'œil. Quoique toujours à l'œuvre, leur vive expérimentation de l'improvisation finit par restituer celle-ci comme proprette et lissée, affadie sous les séductions de l'allant juvénile aux aguets.
Ainsi le duo masculin &, quoique tout agrippé à la garçonne, souffre terriblement du moindre début de comparaison avec, par exemple, le souvenir laissé naguère par A bras le corps, de Boris Charmatz et Dimitri Chamblas. On a vite fait d'oublier le solo féminin Via, et le jeu de miroirs corporels disjonctifs mis en œuvre par Nylon solution tourne au pur exercice. En revanche, l'expert en mouvement dansé sera plus attiré par le Solo renversé de Sara Ludi, qui écrit le mouvement selon la dynamique des cassettes qu'on rembobine, donnant ainsi à voir l'envers instantané d'un endroit qui n'existerait jamais. Soit, là encore, la force poétique corporelle d'une présence avec «autre chose». L'image, seulement entre autre. Et non en trop.
A tout le moins, la qualité de travail, l'entrain, la fraîcheur intelligente de l'équipe de Zoo rendent une soirée passée en cette compagnie excessivement plaisante. Parfaitement plaisante. Simplement plaisante. Cette catégorie ne suffit pas à résister à une analyse esthétique sérieuse. Reste à savoir si la réception du spectacle -- on y est en plein -- ne relève à tout coup que du sérieux. Cela dit, blague à part.
Le programme 5 de la compagnie Zoo était programmé du 25 au 28 septembre au Centre Pompidou dans le cadre du Festival d'Automne. Prochain spectacle de danse de cette manifestation: le Ballet de l'opéra du Rhin dans des chorégraphies de Lucinda Childs (Underwater et Dance, incontournable au regard de l'histoire).Tél. 01 53 45 17 17
Gérard MAYEN,
Publié le 2003-10-02
Source Texte : Mouvement (http://www.mouvement.net)
Genre : critique
Thème(s) :
Mot(s) Important(s) : création, improvisation, chorégraphie,
Artiste(s) : Gérard MAYEN (rédacteur), COMPAGNIE ZOO (compagnie de danse), Thomas HAUERT (chorégraphe), Boris CHARMATZ (chorégraphe), Dimitri Chamblas (chorégraphe), Michel BERNARD (philosophe),
Passage(s) :
Source Artishoc : Mouvement - http://www.mouvement.net
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