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La morsure de la matière
La passionnante reprise du Projet de la matière dix ans après sa création par Odile Duboc, montre comment les fortes pièces vivent au regard, par-delà les intentions même de leur auteur.
Le projet de la matière offre un exemple historique d'incompréhension entre les artistes et les programmateurs. Très peu diffusée par ces derniers, cette pièce magnifique est pour autant restée gravée à tout jamais dans la mémoire de ses interprètes, nimbée d'une aura d'exception. Cela à deux titres au moins: ces interprètes se virent offrir la durée luxueuse, incroyable, de cinq mois pleins pour la préparer. Et jamais la chorégraphe ne se montra à eux avec une danse préalablement écrite. En revanche, elle leur proposa d'effectuer longuement l'expérience de la relation à des matières (matelas d'eau, coussins d'air, masses molles, tôles ondulées sur ressorts, etc), et de faire matière de danse de la mémorisation corporelle de ces perceptions.
A l'échelle de la carrière d'Odile Duboc, ce fut le moment essentiel de la formalisation de ses idées sur la danse comme modulation de principes d'air, d'eau et de feu. A l'échelle de l'histoire de la danse contemporaine française, ce fut un moment essentiel pour la cristallisation des notions d'état de corps, ou d'élaboration de leurs rôles par les danseurs même, pleinement investis dans l'improvisation.
On n'aura jamais fini de fouiller le paradoxe Duboc, laquelle fait figure d'honnête directrice de Centre chorégraphique national (à Belfort), plutôt discrète, voire sage, mais qui fait aussi référence pour toute une mouvance de chorégraphes plus jeunes, plus remuants (Charmatz, Huynh, Gourfink, Bonicel, Ouramdane, etc), et si volontiers critiques à l'égard des directeurs de ces fameux CCN, mais qui tous ont tenu à danser à ses côtés.
Odile Duboc est aujourd'hui soucieuse de constituer un répertoire, alors qu'elle ne sera pas indéfiniment directrice d'un CCN. Ainsi vient-elle de réunir la distribution d'origine du Projet de la matière (ou quasiment), entourée de nouveaux éléments apprenant certains rôles. A sa création en 1993, la pièce renouvelait la question du passage de l'improvisation à la représentation, comme de l'émergence d'une matière à sa formalisation. Dix ans après, il ne pouvait s'agir de reprendre cette expérience à zéro, puisque déjà consommée, d'autant que sur un mois de préparatifs, tous les danseurs n'étaient pas également disponibles en fonction de leurs obligations par ailleurs.
En 2003, qu'allaient-ils donc faire de leur mémoire nouvelle de ce qu'avait été leur ancienne mémoire corporelle des matières, dix ans plus tôt?
Alors découvrons la pièce. Sur un plateau habité de plans et de formes plastiques, les neuf danseurs traversent avec lenteur, des états de corps, états d'eau, d'air ou de feu, réminiscents, sinon parfois rejoués au contact des matières présentes. La vaste composition effectue d'incessants allers retours entre une qualité des présences inscrite dans l'immédiateté des sensations, vivifiée par une large part toujours laissée à l'improvisation, et la projection dans l'écriture ambitieuse de grands tableaux. Celle-ci s'investit dans des redistributions en solos, duos, trios, etc., selon des rapports de mouvantes abstractions dans un espace en expansion, sans que jamais l'emporte la surimpression d'une structure à portée systématique, hiérarchique, symétrique.
Souple et fluide, la danse laisse des corps plus relâchés qu'érigés, tactiles plutôt que directionnels, en état apparent de renoncement structurel, détournés de leur coutumière lutte avec la pesanteur. Cela ne les empêche pas d'onduler avec vivacités dans les courants, ou de s'envoler en fusant à la faveur de portés abondants; mais alors tout autant de se renverser contre des plans inclinés, ou s'écouler liquéfiés vers le sol.
Au premier coup d'œil, du Projet de la matière émane une atmosphère sourde, éthérée et ouatée, un brin allégorique, qui peut paraître datée. Mais vite, c'est le regard qui s'actualise. Car enfin, on sent bien comment voici dix ans, dans les idées qu'on avait de la danse, il se fit qu'on inscrivît une utopie libératrice dans le jeu de la matière-sensation, opposée aux rigueurs de la figure-écriture.
Mais en 2003, on y a réfléchi à deux fois. Et notamment à la faveur d'une reprise encore fraîche et un peu cassante, d'autant qu'il incombe à un nouveau venu, le jeune David Wampach de reprendre une très exigeante et vigoureuse partition, ce sont d'autres réalités de l'œuvre qui se font jour: la grande machine du Projet de la matière révèle en fait une exigence extrême, requiert une vigilance de tous les instants, réclame une rigueur des placements et des temps, ainsi qu'une endurance face à des postures paradoxales. Un rêve de liberté était semé. Oui mais rien ne relève jamais complètement du rêve. Et par derrière, la réalité revient vous mordre à la nuque.
L'histoire est ainsi faite. Notamment celle de la liberté forgée en actes dans la chair du réel. Le projet de la matière se nourrit de cette contradiction, et vit pleinement, fragile et majestueuse, par-delà les intentions même de son auteur, débordant de son temps.
Gérard MAYEN,
Publié le 2003-10-01
Source Texte : Mouvement (http://www.mouvement.net)
Genre : critique
Thème(s) : danse,
Mot(s) Important(s) : chorégraphie, corps, expérimental,
Artiste(s) : Gérard MAYEN (rédacteur), Odile DUBOC (chorégraphe),
Passage(s) : La Filature Mulhouse 68100 , Le Carreau Forbach ,
Source Artishoc : Mouvement - http://www.mouvement.net
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