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Faust chez Goethe, Boulgakov, et Gertrude Stein
De diableries en poltergeist
Trois mises en scène signées Airy Routier, Krystian Lupa et Alexis Forestier reviennent au mythe goethéen, au Théâtre Paris Villette et aux Ateliers Berthier, à Paris. Comme une opposition frontale au rouleau compresseur de l'économie.
Trois mises en scène tombent de manière pressentie sous le signe de Faust. L'art des Faust, c'est de faire parler ce double que la tradition nomme Satan, Belzébuth ou Lucifer et que les cultures acculent aux ténèbres. Pauvres diables ! Sous les défroques d'Arlequin ou de Méphisto, ils n'ont comme cachettes que les théâtres ou les livres.
Diablotin de foire
Faust traduit par Nerval se retrempe sous la conduite d'Airy Routier à l'esprit de Goethe. Un théâtre de poche dont le fronton porte à la craie jaune « Théâtre National », évoque les cercles romantiques, quand la découpe des silhouettes ou le théâtre de marionnettes retenaient dans leurs mailles quelque obscur objet du désir. Le diable, c'est l'ennui, selon un grand metteur en scène. Apparaît un jeune homme avec un rubix cube en main : un acteur dans l'angoisse de la scène blanche ? D'un tour de magie, surgit Faust en son laboratoire ou peut-être, docteur Mabuse. La créature se dédouble en Méphisto, Méphisto en Sorcière, la Sorcière fait apparaître le portrait d'une belle... Faust devient Marguerite et vice versa. Ce transformisme évoque Carmelo Bene, dont l'art issu des futurismes italien et russe, descend de Meyerhold. Mille trouvailles dans les accessoires : mygale velue de farces et attrapes, carte postale d'un village du midi, pull-over de tennisman et Riviera pour Faust l'ennuyé... C'est un diable qui bombe son torse nu, un mauvais garçon qui retourne ses vestes de soie, un éternel adolescent qui envoie les musiques de Gounod à Moby Dick, un androgyne qui change de voix. Le théâtre se fait baraque de foire. Méphisto prévient: grâce au désir «tu verras, en chaque femme, une Hélène». Le peu de réalité du monde se résumerait à des jeux d'ombre et de lumière. À moins qu'il n'existe un amour réel... Les six couleurs du rubix cube sont énumérées par les éclairages à mesure des scènes. Une connaissance méditée du mythe, a épuré leur choix. Airy Routier, elfe ou histrion, raconte avec l'histoire de Faust l'ironie d'un tragique moderne. – Que la politique commence ! est son dernier mot.
Un Faust de l'Est dans un univers borgesien
Que la chose publique s'attaque au théâtre est de mauvais augure... Pendant que Boulgakov laissait inachevé le Maître et Marguerite (1936), Meyerhold était broyé par la révolution. L'adaptation de Krystian Lupa porte à la scène la folie de cette nouvelle réalité, politique, qui écrasa la part du mystère humain. Le livre reste à finir parce que son monde a encore lieu. Marguerite, à l'opposé de celle de Goethe, pactise avec Satan pour sauver son âme et sortir son amoureux de l'asile psychiatrique. Trente acteurs pendant dix heures instaurent le tempo du rêve et font entrer dans une insensible transe. Le metteur en scène, émule de Tadeusz Kantor les suit tout du long au tambour et à la régie son - lui aussi envoie la musique. Cris, résonances de fer, glapissements, alternent avec la rythmique de battements du cœur. La réalité perçue de l'intérieur, comme chez les Surréalistes, murmure son cauchemar. Selon Krystian Lupa, l'ancienne réalité chrétienne a accouché, en fait d'humains, soit de spectres bien-pensants soit d'illuminés. L'inexprimable suppure des fentes du réel: des graffitis à la craie maculent un mur bleu ciel de l'asile, le fantastique sourd des lieux kitschifiés. Ainsi le roman débute-t-il près d'un étang artificiel, entre deux littérateurs, officiels, sur l'inexistence de Jésus. Apparaît un prétendu magicien (Satan) qui prouvera les forces niées en déréglant tout sur son passage. La scène-phare au Théâtre des Variétés, dans la tradition du roi nu, prend le public à revers, comme l'est dans le roman la société moscovite. La magie des robes Dior ou des billets de banque chatouillent. Nul n'échappe à la nouvelle réalité ni à sa terreur. Pas même Krystian Lupa qui à la fin se mêle à ses acteurs. Mais Marguerite et le Maître essaient. Leur sous-sol dostoïevskien devient une chambre d'amour. Du désir, ils ne font pas un enfant mais un livre. Le Maître romance l'histoire de Ponce Pilate. Satan confirme - il y était, dit-il. Le pacte devient un accord sur le mensonge fondateur du monde chrétien. Des éclairages vert ou glauques, peu d'éléments de décor, bancals ou usés, (un banc, un lit, un buffet, le poêle où finit à la Tchékhov le roman refusé), une physionomie russo-christique pour le Maître: la scénographie organise le parallèle entre les deux romans. Krystian Lupa souligne un univers borgésien, celui des nouvelles sur Judas et sur les doubles. Au moment où Boulgakov écrivait «Les manuscrits ne brûlent pas», Borges concevait La Bibliothèque de Babel dite éternelle. Après que la rationalité du bien eut rongé l'homme, seule la littérature (et le théâtre) donnent encore droit de cité à l'éros, à l'enfance larvaire ou aux coups de foudre. Le Maître, aux côtés de Marguerite, accède par un chemin de croix à son propre mystère avant de basculer dans la mort sur des mesures d'Incanatus de Bach.
Ombre et lumières
Le tempo du rêve, Alexis Forestier et Cécile Saint-Paul à leur tour le sonorisent avec Faust ou la fête électrique, de Gertrude Stein (1939). Cette œuvre leur permet à la suite de Histoire vibrante (Kafka) ou de Fragments Woyzeck de tirer leur théâtralité oscillante et intérieure, vers l'opéra. Ici, Faust, l'inventeur de l'électricité, est impuissant à éclairer sa part d'ombre. La moitié du monde persiste dans les ténèbres. Le plateau se strie de lueurs, tandis que les acteurs-nautoniers manoeuvrent des éléments métalliques aux éclats aveuglants. Sur un son techno, Faust est pris de frénésie. Les ritournelles de phrases pauvres stigmatisent une mémoire rayée, qui, têtue, remonte le temps à la recherche de ce qui divisa. Peines perdues. Des vidéo tremblantes dupliquent Marguerite en robe sang quelque part, en banlieue peut-être, tandis qu'elle récite sa double identité: Marguerite Ida Hélène Annabelle. Double aussi ce Faust-homme au-delà des mers. Les êtres ne peuvent que chanter ou chuter. Un souvenir proustien de mélodie enfantine les obsède. Le temps perdu ne peut être que volé au monde de la rentabilité: rêver est mal. Marguerite, piquée par un serpent, consulte le docteur Faust. La morsure du désir féminin est mise en mot. L'exaspération, l'insulte, comme chez nombre de personnages de Boulgakov, s'emparent de Marguerite devant Faust qui la prend pour une autre. Elle aussi ne veut en lui qu'un jeune homme rangé. Le poltergeist hante le plateau, à l'instar d'une insubordination des choses étouffées. Chez Gertrude Stein, l'amour n'est même plus un chemin possible de Faust à Marguerite.
Faust, d'après Faust de Goethe, ms et jeu Airy Routier, du 2 au 17 oct et Faust ou la fête électrique, de Gertrude Stein, ms Alexis Forestier et Cécile Saint-Paul, du 26 sept au 25 octobre, au Théâtre Paris Villette. Tél. 01 42 02 02 68.
Le Maître et Marguerite, d'après Boulgakov, ms Kristian Lupa, du 27 sept au 5 oct, aux Ateliers Berthier. Tél. 01 44 85 40 40
Mari-Mai CORBEL,
Publié le 2003-10-02
Source Texte : Mouvement (http://www.mouvement.net)
Genre : critique
Thème(s) : théâtre,
Mot(s) Important(s) : mise en scène, mythe, adaptation,
Artiste(s) : Mari-Mai CORBEL (rédacteur), Airy ROUTIER (metteur en scène), Krystian LUPA (metteur en scène), Alexis FORESTIER (metteur en scène), Gertrude STEIN (auteur), Wolfgang von GOETHE (auteur), Mikhaïl BOULGAKOV (auteur),
Passage(s) :
Source Artishoc : Mouvement - http://www.mouvement.net
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