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Quelle dépense «culturelle»?
Le budget 2004 de la culture
Alors que le budget 2004 se traduit par de nombreuses baisses de crédits, le ministère de la Culture voit ses moyens augmenter de 5,8 %. Selon Jean-Jacques Aillagon, «le gouvernement préserve et privilégie la dépense culturelle». Pour quelle politique ?
L'équation du budget 2004 est désormais connue. La baisse annoncée de l'impôt sur le revenu a contraint le Premier ministre à réduire les dépenses de l'Etat. Le ministère le plus touché est celui de l'Equipement, du Transport et du Logement, dont le budget connaît une baisse de 4,2%. Le ministère du Travail, de l'Emploi et de la Solidarité est lui aussi mis au pain sec. Après avoir été amputé d'1 milliard d'euros en 2003, ce budget connaît de nouvelles coupes claires. 168 millions d'euros devraient ainsi être « économisés » dès 2004 en réduisant la durée de versement de l'Allocation de solidarité spécifique aux chômeurs arrivés en fin de droits. Le RMI sort quant à lui du budget de la Solidarité, sa charge revenant intégralement aux départements...
A l'Education Nationale et à la Recherche, on affiche une hausse de 2,72 % mais cette progression, notent les observateurs, est un trompe l'œil : « la manne de 1,9 milliards qui leur est allouée couvre surtout la hausse mécanique des rémunérations des professeurs », et contrairement à ce que prétendait encore voici peu Luc Ferry, plus de 4.000 emplois vont être supprimés dans le second degré.
Les choix budgétaires sont évidemment des choix politiques : l'obsession sécuritaire du gouvernement Raffarin se traduit dans les chiffres. Les trois ministères qui tirent particulièrement bien leur épingle du jeu sont ceux de l'Intérieur, de la Défense et de la Justice. A lui seul, Nicolas Sarkozy capte 1 milliard d'euros supplémentaires : création de 1000 postes de policiers, gilets pare-balles et renouvellement des armes, et mise en œuvre de la loi d'orientation et de programmation sur la sécurité intérieure.
Les crédits du ministère de la Défense augmentent pour leur part de près de 4%. En 2004, les armées recevront notamment 5 Rafale Air, 110 missiles Scalp/EG, un sous-marin nucléaire avec un lot de missiles balistiques, 50 chars et 9 dépanneurs Leclerc, 7 hélicoptères de combat, etc.
C'est dans ce contexte, marqué par une forte baisse des dépenses sociales et un accroissement des moyens de « maintien de l'ordre », qu'il convient d'apprécier l'augmentation de 5,8 % octroyée au budget du ministère de la Culture. A peu de chose près, les 144 millions d'euros ainsi gagnés par la rue de Valois correspondent aux économies réalisées sur le dos des chômeurs en fin de droits... Est-ce ainsi que Jean-Jacques Aillagon compte réconcilier culture et société ?
Le mouvement des intermittents et l'annulation des festivals de l'été ne sont certes pas pour rien dans l'augmentation du budget de la Culture : pour tenter de calmer le jeu, il fallait bien lâcher un peu de lest... Mais de toute façon, sauf à se retrouver en cessation de paiement, le ministère de la Culture était contraint à une telle augmentation. L'an passé, avec un budget rogné de 4,3%, Jean-Jacques Aillagon avait habilement joué en présentant malgré tout des crédits d'intervention en hausse. L'astuce avait consisté à convaincre Bercy que soient effectivement consommés des crédits jusque là inscrits dans le budget mais non dépensés. Il était bien évident que cette astuce budgétaire ne pourrait être reconduite d'année en année : elle obligeait de facto le ministère de la Culture à retrouver en 2004 le niveau de financement qui était le sien en 2002 : c'est aujourd'hui chose faite, ni plus ni moins.
Sous réserve d'inventaire, Jean-Jacques Aillagon peut certes se targuer, à budget égal, de « consommer » un peu plus de crédits qu'auparavant. « Le gouvernement, écrit-il, préserve et privilégie la dépense culturelle ». Il veut y voir « un signe politique très fort ». Est-ce si sûr ? Sauf à considérer que la « dépense culturelle » est une fin en soi, il faut bien se demander quelles fins servent les moyens mobilisés. Sans vouloir jouer sur les mots, on dira simplement que, pour l'heure, un premier examen du projet de budget 2004 du ministère de la Culture laisse quelque peu... sur sa faim. Car on ne sent guère, derrière l'auto-congratulation permanente sur l'accroissement des moyens, secteur par secteur (et là aussi, il faudra prendre le temps d'y regarder de plus près), quel renouveau de la politique culturelle ces moyens permettraient. Seule certitude : Jean-Jacques Aillagon réaffirme que la première de ses priorités va aux monuments historiques. L'incendie du château de Lunéville et l'effondrement d'un plancher du château de Chambord apportent, si l'on ose dire, de l'eau à son moulin. Vingt millions d'euros supplémentaires sont affectés à la restauration des monuments historiques, tandis qu'un programme d'aménagement du Grand Versailles mobilisera 135 millions d'euros sur sept ans. Pas un mot, en revanche, sur les perspectives de transfert d'éléments du patrimoine national vers les régions.
Le livre et la lecture font également l'objet d'une attention soutenue de Jean-Jacques Aillagon. Un compte de soutien bénéficiera aux librairies, dans le cadre d'un plan « en faveur des commerces culturels de proximité » ; et le ministère de la Culture annonce d'autre part, sous l'intitulé des « Ruches », un « programme national de développement des médiathèques de proximité dans les zones rurales et les quartiers urbains périphériques ». Pour « soutenir l'économie du livre », Jean-Jacques Aillagon annonce encore une maigre contribution au droit de prêt en bibliothèques. Cela suffira t-il à faire contrepoids à la formidable concentration des moyens d'édition et de distribution que le groupe Lagardère est en train d'opérer ? On peut en douter...
Alors que le budget des arts plastiques connaît une bien faible augmentation (8,5 millions d'euroos), le spectacle vivant et la musique « reste le secteur le plus soutenu par le ministère » avec un budget de 741 millions d'euros (hors dépenses de personnel) ; Jean-Jacques Aillagon annonce un nouveau train de 32 millions d'euros de mesures nouvelles. A priori, on ne peut que s'en féliciter. Le ministre indique même qu'il veillera « à ce que la mobilisation des crédits en 2004 ménagent au ministère de la Culture la capacité de soutenir de façon attentive les compagnies, notamment celles représentatives de la jeune génération ». Le hic, c'est que plusieurs informations concordantes, provenant de plusieurs régions, semblent d'ores et déjà démentir cette louable intention. Car le ministère de la Culture semble persuadé qu'il y a aujourd'hui trop de spectacles, trop de festivals, trop de compagnies. Dans la tribune qu'il avait confiée début août à Libération, il avait précisé que l'Etat veillerait à instaurer un « nouveau modèle » qui consisterait notamment à ce que, pour toute création, les services de répétition soient intégralement payés. Mais la faiblesse des budgets de production ne permet guère (y compris au sein de centres dramatiques ou chorégraphiques) d'envisager sérieusement une telle doctrine ! Questionné sur ce point, Jean-Jacques Aillagon va droit au but : « il s'agit pour les directeurs de lieux de repenser leurs modes de programmation. J'ai souvent noté une surenchère des programmations, qui consiste à reporter des charges de production sur l'Unedic ». En d'autres termes, si la réforme du régime de l'intermittence va exclure un nombre important d'artistes et de techniciens, ce n'est pas bien grave : on verra beaucoup moins de spectacles, mais tellement mieux produits ! C'est sans doute ce que Jean-Jacques Aillagon appelle « l'accès de tous à la culture », une « priorité » à laquelle il se dit « très attaché ». On jugera sur pièces...
Jean-Marc ADOLPHE,
Publié le 2003-10-02
Source Texte : Mouvement (http://www.mouvement.net)
Genre : analyse
Thème(s) : politique culturelle,
Mot(s) Important(s) : budget,
Artiste(s) : Jean-Marc ADOLPHE (rédacteur), Jean-Jacques AILLAGON (personnage politique),
Passage(s) :
Source Artishoc : Mouvement - http://www.mouvement.net
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