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Les informelles ou l'art du fragment
Rencontres marseillaises
Chapeau : En promenade aux «Informelles», un festival du théâtre des Bernardines, Bruno Tackels, dramaturge associé à la revue Mouvement, partage ses émotions marseillaises et fragmentaires.
Source : Les éditions du mouvement (
http://www.mouvement.net)
Genre : analyse (Mots-clés : )
Genre Ressource : texte d'analyse
Apparence :
Bruno TACKELS rédacteur
Texte : Il est difficile de définir ce que sont «les informelles», cette inclassable manifestation qui réunie pour sa quatrième édition une centaine d'artistes autour de la rencontre avec le Portugal. Impulsée par le théâtre des Bernardines à Marseille cet événement automnal (du 25/09 au 10/10) n'est pas un festival, ni une programmation de spectacles, encore moins des maquettes qui appelleraient des spectacles à venir. Ce ne sont pas des ateliers dont la vocation serait d'abord pédagogique. Ce n'est pas non plus une commande de petites formes.
«Les informelles» affirment une manière de faire du théâtre. D'autres conditions, d'autres vitesses. Un temps réduit à quelques jours, une scénographie minimale et très mobile («les informelles» se jouent dans trois lieux différents). Une telle règle du jeu appelle donc des contraintes fortes, qu'il faut pouvoir renverser pour en faire une force. On peut dire que ces propositions (dix-sept en tout) se présentent comme des esquisses. Mais le terme lui-même est impropre, parce qu'il suggère un inaboutissement.
Il s'agit plus exactement d'un art du fragment. La plupart des «informelles» se présentent comme des gestes fragmentaires, où le fragment, arraché à l'œuvre globale, a pour mission d'en révéler l'ensemble. C'est dans ces moments d'arrachement, quand la forme s'invertit et s'informalise, que l'on sent la plus grande justesse sur le plateau -dans ces moments où la totalité se donne à voir dans une bribe, ouverte et interminable. C'est le rapport au temps qui s'en trouve complètement bouleversé, comme on a pu l'éprouver dans le travail d'Angela Konrad. L'effroyable trio familial ne pouvait pas en finir avec ses joutes et ses débats de corps. Le texte lui-même est radicalement transformé par de telles propositions. Il apparaît essentiellement comme matériau et disparaît souvent comme support narratif. La plupart de ces textes, comme par hasard, sont écrits par ceux qui réalise «l'informelle». . . Alain Béhar, dont les précédents travaux s'apparentaient déjà à des «informelles», exprime clairement cet autre statut du texte: à la fois levier de l'action et matière à part entière, bien ancrée dans l'espace du plateau.
«Les informelles» ont ouvert leur porte au Portugal. Quatre compagnies de Lisbonne sont venues se livrer à l'expérience. Sans que l'on puisse les rassembler derrière une quelconque bannière identitaire, leurs réponses s'ouvrent davantage vers la performance, et exposent les corps de façon plus extériorisée. On y sent -sauf quand il s'agit de Beckett, comme par hasard- une scène moins ritualisée, et davantage saisi comme un espace de laboratoire de formes, à saisir et mélanger.
Ces diverses tendances esthétiques se retrouvaient étrangement condensées dans le travail que présentait Claire-Ingrid Cottanceau, en résidence pour un an aux Bernardines. Dans les marges de la manifestation, elle proposait un état des lieux de son travail, associant une installation plastique et un travail scénique. La rencontre entre ces deux mondes étrangers produisait une étrange magie, finalement beaucoup plus proche d'un troisième médium, l'espace-temps du cinéma.
D'un bord à l'autre de la méditerranée, il est clair que «l'informelle» fait sens. Elle est une occasion d'interroger ses propres pratiques et de questionner aussi le regard que nous portons sur elles. «Les informelles» obligent en effet à observer autrement, à changer de niveau de critères et à quitter résolument le jugement de goût. Le regard du coup commence à se déplacer. Du tout, il prend un angle et cible d'autres façons de lire, en s'appuyant notamment sur les acteurs et les danseurs. Un exercice difficile, et qui ne s'apprend pas en un jour. Dans le même ordre d'idées, on se plaît à rêver que des «informelles» surgissent dans tous les théâtres de France et de Navarre. Après tout, ce n'est là qu'une réponse attentive à leur cahier des «charges»: favoriser, sous toutes ses formes, la création théâtrale.
Date de publication : 10/10/2001
Mots-clés : expérimentation, fragment
Inséré le : 12/10/2001 00:00
Thèmes : théâtre,