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Terrain vague
Kumulus, compagnie de rue, entraîne les spectateurs dans un no man's land à la rencontre de vrais-faux réfugiés.
Terrain vague
Kumulus, compagnie de rue, entraîne les spectateurs dans un no man's land à la rencontre de vrais-faux réfugiés.
«L'exil est une longue insomnie» écrivait Victor Hugo. Comment parler de la déchirure de l'exode? Et de la peur, de l'attente, de l'humiliation, qui font chemin avec? Régulièrement, les médias dévident la litanie des «dommages collatéraux» des archaïsmes de notre modernité: civils effarés par les guerres, populations s'évadant de la misère, objecteurs persécutés... L'information glisse. Comment dire alors, avec les moyens du théâtre, les tragédies silencieuses de ceux qui fuient, sans verser dans l'apitoiement larmoyant, le réquisitoire pontifiant ou le réalisme documentaire?
Avec Itinéraire sans fond(s), Barthélémy Bompard, metteur en scène, fondateur de Kumulus, et Sandrine Roche, dramaturge, proposent une expérience sensible qui s'inscrit dans une relation interactive avec le spectateur. Depuis Squames en 1989, cette compagnie de rue n'a de cesse de crever la surface radieuse de l'opulence consommatoire pour faire entendre les grincements du système. Dire ses révoltes face au fatalisme si moelleux des esprits bien-pensants, tout simplement. Plantant le décor de ses spectacles au cœur du quotidien urbain, elle crée des situations décalées qui déjouent la démarcation entre fiction et réalité. Là, Kumulus s'est écarté du brouhaha enchevêtré de la ville et a installé un camp de fortune au milieu de quelques arpents esseulés. Parqués sur ce terrain vague, des hommes et des femmes, la mine grise de fatigue, le regard blême, le corps engoncé dans des hardes, attendent, une boîte à chaussures toute cabossée serrée contre le cœur. Leur chant, fleuri de tonalités balkaniques, fend le silence de la nuit. D'où viennent-ils? Où vont-ils? De partout. Vers nulle part. Ils ont pour seuls bagages leur histoire, leur douleur, leur solitude. Qu'ils essaient de raconter, baragouinant leur déroute, ouvrant leur précieuse boîte, pressés de montrer leurs dérisoires trésors. Tessons de souvenirs, ex-voto d'un passé enseveli sous les décombres. L'un marchande ses médailles de gloire, l'autre mime l'incendie du village avec des brindilles calcinées. Tous tentent de recoller les petits morceaux éparpillés de leur existence d'avant.
Kumulus manipule les effets de réel, fendillant le rassurant ordonnancement du vrai. En entraînant les spectateurs hors de l'espace balisé de l'institution, en les déplaçant dans un no man's land apatride, en les insérant dans la sphère de jeu, cet Itinéraire sans fond(s) casse le mécanisme de la représentation-distanciation, au profit d'une proximité, d'une immédiateté émotive étayée par la finesse du travail des comédiens. Il met le public en situation, le pose en acteur de l'illusion théâtrale, l'amenant à assumer le rôle que chaque jour il tient face aux réfugiés. Mais pourquoi reproduire la réalité, gommer les coutures du simulacre? La force de cette démarche qui touche l'affectif pour provoquer la réflexion est qu'elle s'appuie sur la perméabilité de la fiction et sur l'acte volontaire du spectateur, venu expressément. Ici, face à la détresse ordinaire, point d'échappatoire dans le tumulte affairé de la vie. Et soudain resurgissent les présences inaudibles de ceux qu'on oublie de voir au quotidien, témoins passifs sous notre armure d'indifférence.
Gwénola David
Gwénola DAVID,
Publié le 2003-10-07
Source Texte : Mouvement (http://www.mouvement.net)
Genre : vie compagnie
Thème(s) : art de la rue,
Mot(s) Important(s) : exil, réfugiés, théâtre de rue,
Artiste(s) : KUMULUS (compagnie de théâtre), Gwénola DAVID (rédacteur),
Passage(s) :
Source Artishoc : Mouvement - http://www.mouvement.net
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