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Gibiers du temps: Passionnément




La Chartreuse et l'École Régionale des Acteurs de Cannes ont donné trois représentations début octobre de Gibiers du Temps de Didier-George Gabily, cet été suspendues par la grève en Avignon. La mise en scène de Nadia Vonderheyden révèle une œuvre majeure du théâtre.


«Il y avait une cohérence entre Gibiers du Temps et ce qui arrivait à l'extérieur, comment nous arrivions à le jouer et comment il n'était plus possible de ne pas faire grève». C'était une des élèves de l'É.R.A.C. (Ecole régionale des acteurs de Cannes) qui le disait, cet été, tandis qu'ils occupaient la Chartreuse de Villeneuve-les-Avignon.

Le travail du temps
Jouer juste demande de ne pas jouer à n'importe quel prix. Faire grève a fait sortir de la chrysalide les dix-sept élèves. Sans doute le doivent-ils à Nadia Vonderheyden. La metteur en scène a privilégié la rencontre de ces élèves-acteurs avec Gibiers du temps. Cela opère un double passage: des élèves au théâtre, et dans le texte, d'un monde à un autre. La fable se situe maintenant. Sans doute de l'autre côté de nos murs... des murs européens décrépis, que Nadia Vonderheyden avait pris en photo. Elles sont projetées sur des cloisons mobiles en grillage ou sur les parois du Tinel, surfaces quasi radiographiées de gris brun ou neutre, de bleu Klein ou d'ocre. Leurs traces suggèrent une surréalité tangente et une autre temporalité que celle des calendriers. N'en sont exclus ni les ombres ni les revenants semi-divins ni les sans abris.

Rythmes de langue et de la structure du texte
Les acteurs marquent les silences et nuancent, de l'incantation à la fureur - non sans une larme de dérision dans le désespoir, en passant par un épisme désabusé chez le diseur de didascalies. Entre eux, rien que le théâtre, pendant neuf heures. Gibiers du temps est une accélération en trois époques. Les deux premières préparent la troisième. D'abord entrent Thésée, Phèdre (sur son fauteuil-trône couvert d'un plaid écarlate), Sanguier, Nourricielle, Cypris déesse de l'amour et d'autres aux noms tout aussi mystérieux. Un souvenir d'antiquité, de gravité (aux deux sens), fige le plateau. On entend que Phèdre se venge; chaque année il lui faut un mâle que ses fils Acamas et Démophon lui ramènent, pour une fête. De son côté Thésée sort de l'hibernation; l'accompagnent la Pythie munie de l'Ombilic, origine du monde, pierre médusante. Des marionnettes de charogne d'oiseaux préhistoriques passent. Certains personnages secondaires, humains ou angéliques, assurent les trafics de drogues sous couvert de farces et attrapes (George, Béréta). À la deuxième époque, la roue tourne d'un cran: les fils de Phèdre tombent sur Thésée incognito en clochard. Démophon long prince pâle et sarcastique, lui offre son cul mais le père refuse. La troisième époque commence par une fête. La trame de la scénographie pivote de fond/devant de scène vers cour/jardin, donnant aux spectateurs un regard de coulisse. À cour, une scène-table en grille de fer, comme ces grilles de métro, porte le fauteuil où Phèdre ronfle. La Cypris vieillie, qui a roulé sous la table, couverte de confettis et de serpentins, dit avoir trop vécu. Démophon croque des chips. Les premières images vidéo, aux faibles contrastes, apparaissent. Cypris filme avec une webcam les retrouvailles de Phèdre et de Thésée. «Il deviendra son propre fils, dit-elle. J'ai moi-même l'impression de devenir une machine à ânonner.» Thésée et Phèdre, en costume antique comme des pensionnaires déguisés d'un H.P., ont l'air de se faire une scène de ménage. Leurs enfants ne croient pas à leur comédie.

Un nouvel ordre
La mise en scène organise des déplacements imperceptibles, et des danses, des gestes sur le bout de la langue, vagues parodies en-allés, poses à l'ironie préraphaélite. Cette lenteur de voleurs, ces oscillations dissimulent une mise en branle. Gibiers raconte la dislocation d'un ordre christico-païen. «Voulez-vous voter pour changer le cours de l'Histoire...?» raille Cypris. Place au règne de Sanguier-Héraklès --le dieu frustré de sa mère, le travailleur. Après avoir rêvé de se payer un bar américain grâce à son peep show, il se retrouve à la tête du pouvoir après un massacre ceaucescien. Nu et barbouillé du sang, il porte la croix. Un courant d'air de l'Histoire secoue Gibiers, un traître vent du désir, un souffle épique. La création sonore (Érik Goudard) le traduit en sourdine de voix d'opéra, ébranlement de train, porte de fer, chuintements, bruits de naseaux, celui d'une bête qui fraie. Le théâtre de Gabily révèle un mythique surréel familier, inquiétant. «...cet ordre (...) Ce n'est plus le mien.» dit Thésée de retour. Ses fils dealent, Sanguier fait du business. Les hommes et les femmes ont fait sécession; loin sont les débuts androgynes, les travestis de Shakespeare ou de Calderon. Les amazones meurent violées ou castratrices. Le désir propage sa névrose pornographique, sa malédiction (les amoureux Héléna et George le travesti sont poignardés). La Pythie, captive du peep show, nue derrière un rideau de chaînes, récite des noms de morts en tournant sur elle-même, tandis que son image en noir et blanc tremble aux murs; les clients en oublient de se branler.

Le théâtre du théâtre
Gibiers commence avec une chute d'Hermès; sur le plateau pris dans un clair obscur à la George de La Tour, un archange glaiseux et déplumé se débat frénétiquement contre une moitié de lui-même. Il faut citer les prémices des élégies duinésiennes: «Qui donc si je criais, parmi les hiérarchies / des anges, m'entendraient ? et supposé même que l'un d'eux / me prit contre son cœur, je périrais (...). Car le Beau n'est rien d'autre / que le commencement du Terrible...» (Rilke). La mise en scène est portée par cet appel et à cette lisière. Dénoncer le fatal est moins le propos que de se consumer dans le dire. Nadia Vonderheyden a élaboré une maïeutique des acteurs. Cela lui permet de conduire leur passion du théâtre. Ils donnent au monde que Gabily montre en révolution, sans cesse révolu, leur concentration. Ils lui donnent le mystère des métamorphoses.

MARI-MAI CORBEL.

Gibiers du Temps, de Didier Gorges Gabily, mise en scène Nadia Vonderheyden, était programmé au Tinel de la Chartreuse à Villeneuve-lez-Avignon, les 3, 4 et 5 octobre 2003. Tél. ÉRAC: 04 93 38 73 30 en cas de reprise.


Mari-Mai CORBEL,
Publié le 2003-10-08

Source Texte : Mouvement (http://www.mouvement.net)

Genre : critique
Thème(s) : théâtre,
Mot(s) Important(s) : mise en scène, transmission, texte,
Artiste(s) : Nadia VONDERHEYDEN (metteur en scène), Didier-Geoges GABILY (metteur en scène), Mari-Mai CORBEL (rédacteur),
Passage(s) :
Source Artishoc : Mouvement - http://www.mouvement.net

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