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D'éther et de feu au théâtre des Abbesses
Apaisantes et savantes épures de Daniel Dobbels. Ardente échappée identitaire de Sidi Larbi Cherkaoui. Un grand écart d'écritures chorégraphiques.
La reconstruction récente du Projet de la matière par Odile Duboc (1) invite à parler de la danse en empruntant à la poésie des états de matières.
A huit jours d'intervalle pour son ouverture de saison, la salle des Abbesses du Théâtre de la Ville, en a montré deux, extraordinairement distincts.
Entre le liquide et le gaz, la danse qu'écrit Daniel Dobbels est un éther. Elle a la fraîche clarté un peu froide de la ligne, mais qui déjà s'estompe à l'instant même de l'impalpable enfui. On se lasse parfois à poursuivre l'incessante suite de cet effacement presque souligné. Mais soudain, la pièce Est-ce que ce qui est loin s'éloigne de l'humain? suspend la course au bord d'un vertige intellectuel et sensible.
Daniel Dobbels s'y intéresse au Ballet triadique d'Oskar Schlemmer (2). Il commence par monter lui-même en scène pour introduire et commenter verbalement des images de cette pièce, projetées sur un écran. Un premier coup d'œil rapide n'y discernerait que des personnages animés de mouvements robotisés presque bouffons, engoncés qu'ils sont dans d'extraordinaires prothèses qui enserrent leurs membres dans de strictes formes géométriques de cônes, de cylindres, de pyramides et de sphères.
Mais ce que dansent alors –magnifiquement-- Brigitte Asselineau, Raphaël Cottin et Raphaël Soleilhavoup, n'est pas du tout une reconstitution de ce ballet moderniste. Dans de très sobres tenues de scène (à l'exact opposé des interprètes du vivant de Schlemmer), ils dansent le questionnement de Daniel Dobbels devant ce ballet. Questionnement nourri de l'observation des dessins du chorégraphe, qu'on apercevra à l'écran tout autant vibrant de promesses de Renaissance que cadrés par un rigorisme avant-gardiste. Ils dansent l'être humain qui anime ces formes abstraites et géométriques, qui sembleraient s'en éloigner. Sous l'apparence mécanique, ils cherchent la fine gestuelle et l'émotivité subtile des temps des arrêts, ponctuations et segments, qui courent à fleur de la surprenante et spectaculaire apparence des costumes du Ballet triadique.
Daniel Dobbels en fait-il dire plus à Schlemmer que ses intentions même? Lui prête-t-il une pensée contemporaine des états sensibles en danse, que les travaux de son prédécesseur d'avant-guerre n'auraient recélée qu'en germes? Ce débat devient alors proprement intellectuel. Sur scène, en tout cas, Est-ce que ce qui est loin s'éloigne de l'être humain? renouvelle, et fait trembler jusque dans un effet hypnotique, la perception vibrante d'une translation enivrante entre l'univers intérieur du danseur et la formalisation extérieure de son geste. Soit le propre toujours recherché de la corporéité dansante, assez rarement atteint, saisi ici en acceptant noblement sa dépossession.
Il y a là une intention d'équilibre des interstices, qu'hélas un mauvais réglage sonore au soir de la première, vint compromettre dans She never strumbles. Dans ce solo très attendu, Brigitte Asselineau, danseuse emblématique de Daniel Dobbels est censée dialoguer avec les mots de Bob Dylan, qui sont une passion du chorégraphe. Soit une triangulation dont la délicatesse fut noyée par l'excès de volume de la musique. Cette danse d'insecte défait au sol ne peut supporter pareille fragilisation.
Dans le registre des états de matière, on était très curieux d'observer ce qu'induirait le transfert du solo It de Sidi Larbi Cherkaoui, depuis le précieux écrin estival du Jardin de la Vierge du Lycée Saint-Joseph en Avignon (3) jusque sur une scène fermée parisienne.
Au passage, on a perdu un âne. Pas l'âme. La première version de cette pièce chorégraphiée par Wim Vandekeybus incluait la présence physique de cet animal au côté du danseur, semblant dire le texte d'une nouvelle de Paul Bowles, qui la sous-tend. Le tableau était insolite, et tirait peut-être vers cet art de l'idiotie, que Régine Chopinot pratiquait dans la même période en dansant Trans(e) avec... une vache. Dorénavant, des images filmées se substituent à l'équidé. Outre que le chorégraphe flamand est très maître du procédé, cela libère l'imaginaire, en atténuant l'impact du côté zoo de l'affaire, tout en permettant de dédoubler l'image du danseur, notamment dans des évolutions en vol.
Où se précise encore le tranchant biface de la nature angélique et diabolique de ce garçon. Puisque consumé, alors tour à tour affolant feu follet, puis capturé en son brasier. Impétueux maîtrisé, telles ces figures insensées de contorsionniste hip hop, arqué à se briser dans des cambrures roulées dos vers le sol, et qu'il suspend soudain immobiles et nettes dans une aisance qui laisse abasourdi.
Danse classique, variétés, show-biz, jazz dance, break, P.A.R.T.S.: Sidi Larbi Cherkaoui est un interprète fusionnel inouï, comme la danse dans l'Hexagone n'en connaît pas assez. Si, dès lors, on saisit tout de suite sa place dans la filiation des Ballets C. de la B., le solo It paraît effectuer un crochet par ce qu'on peut appeler aujourd'hui une tradition de danse contemporaine de la plus faste étoffe, issue des années 80, comme l'incarne Vandekeybus. Sur un même fond de théâtralité, la rencontre d'un piaffé pulsionnel et lyrique presque animal, avec un bouillonnement urbain imagé post-moderne.
Et cela le ramène proprement interprète, quand par ailleurs il se projette déjà chorégraphe (trop vite acclamé, peut-être...). Pourquoi donc Wim Vandekeybus aura-t-il choisi de plonger ce solo dans l'atmosphère fabuliste, teintée d'ancien érotisme, de The circular valley, de Paul Bowles, où l'on voit l'esprit circuler dans des chairs taquinées? Ce faisant, il rejoint une vaine truculente et médiévalisante, déjà caractéristique des pièces D'avant, puis Foi, signées par Sidi Larbi Cherkaoui lui-même. Troussée à la mode d'un passé qui connaissait aussi ses fanatismes, ses brutalités, ses épidémies, cette atmosphère paraît signaler, consciente ou pas, un genre d'échappée identitaire par-delà les âges, chez un garnement de génie, dont le corps danse devant son époque, ne tenant pas en place, en l'équilibre fabuleusement instable de ses origines complexes.
Les pièces de Daniel Dobbels étaient programmées au Théâtre de la Ville / Les abbesses, du 2 au 5 octobre.
Le solo It, dansé par Sidi Larbi Cherkaoui, y reste à l'affiche jusqu'au 11 octobre.
(1) Voir la précédente édition de la Lettre de Mouvement.
(2) Ce chorégraphe allemand des années 20, rattaché au Bahaus, centre ses expérimentations sur la théorisation d'une danse abstraite basée sur les relations entre le mouvement, la forme (notamment plastique des scénographies, et l'espace.
(3) C'est là que ce solo fut créé au mois de juillet 2002, très précisément dans le cadre de la programmation du "Vif du sujet" (SACD), selon un concept et un format rigoureusement défini.
Gérard MAYEN,
Publié le 2003-10-07
Source Texte : Mouvement (http://www.mouvement.net)
Genre : critique
Thème(s) : danse,
Mot(s) Important(s) :
Artiste(s) : Gérard MAYEN (rédacteur), Sidi Larbi CHERKAOUI (danseur), Odile DUBOC (chorégraphe), Daniel DOBBELS (chorégraphe), Wim VANDEKEYBUS (chorégraphe),
Passage(s) :
Source Artishoc : Mouvement - http://www.mouvement.net
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