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Explor-actions, percep-actions




Entraînements autour de Boris Charmatz. Esperandoa autour de Nathalie Collantes. La danse dans tous ses états, hors scène. Action(s)


Pas question de rush médiatique. Amener la danse à ceux qui n'ont rien demandé ne saurait s'annoncer par une petite forêt de micros, de calepins et de caméras. Ce mardi après-midi, le rendez-vous s'est donc fait discret, comme clandestin, à la sortie du métro Abbesses. Aucune foule à cet endroit, mais deux insolites garçons travestis imitent Piaf et Dalida, statufiées. Feraient-ils partie des Entraînements, conçus par l'association Edna? Boris Charmatz sourit qu'on puisse croire une chose pareille; vous mène en bateau. Ponctue: "En effet, nous sommes partout!"
Pendant ce temps, le danseur américain Steve Paxton a lié avec un tzigane de passage. Devant son banc, il accompagne de ses pas la musique d'un incroyable instrument issu de la greffe d'un cornet de trompette sur les cordes d'un violon. La Butte génère de ces hybridations...
Depuis le 1er septembre, en de multiples points de la capitale et de sa banlieue, Entraînements se présente comme une série d'actions artistiques. Actions. Il faut peser ce mot. Il tient de l'engagement. Il défie les us et coutumes de la simple représentation scénique. Il révèle le potentiel de la danse en maintes situations et lieux qui le recèlent souvent à leur insu. L'agite. L'agit. Une fois n'est pas coutume: pour le coup, on saluera l'étonnante perspicacité de la fondation Siemens Arts Program, permettant une opération aux antipodes de la production d'un beau spectacle à communiquer, tel que les affectionnent plus habituellement les mécènes entreprenariaux.
Retour aux Abbesses. La discrète petite troupe prend le chemin du Conservatoire de région, qui se trouve là. Dans l'un des studios, les toutes jeunes ballerines se pincent, un brin narquoises. Steve Paxton n'est plus un jeune homme. Certaines ricanent sous cape, se demandant bien ce que ce papi pourra montrer; en tout cas pas leur en remontrer. L'improvisation débute, aux côtés de Boris Charmatz, devant ce public intransigeant, mais dont les statistiques révèlent qu'en fait très souvent, pour autant qu'il la pratique, il ne voit que très peu de danse. Alors, contemporaine...
Mais tous danseurs! Est-ce à cela qu'on doit la rapide installation d'un rapport d'écoute exceptionnelle, de partage sensible, de curiosité intense? Mêlant le jeu saugrenu et l'échappée mystérieuse, le pur instant d'incandescente présence et la prise à témoin physique des jeunes spectatrices, l'audace technique et l'impertinence poétique, le duo crèvera toutes les réticences de la démonstration. Boris Charmatz livre une histoire essentielle de la danse à sa façon, ébouriffante et grave, semant de petites graines de révolution jusqu'entre les pieds du piano, sans jamais agresser ce public qu'on imagine rêvant plutôt d'Opéra de Paris que de post modern dance américaine. Eveil. Stupéfaction. Pensée. Steve Paxton trace son absolue liberté. Et puis, pas de débat, de médiation, de sensibilisation. Juste danser. Et au revoir. Elles sont ravies.
Entraînements a permis de vivre en commun quantité d'autres situations non communes. Tracer, de Benoît Lachambre, n'en est encore qu'au stade de l'expérimentation. Il vise à placer des spectateurs voyants et non voyants dans un rapport d'égalité face à la danse, non vue. Tout se produit donc dans l'obscurité la plus totale. Et tout le schéma perceptif s'en trouve perturbé. Les connexions, qu'on croit évidentes, entre niveaux sensoriels et productions imaginantes, sont entièrement à réinventer. C'est déroutant, passionnant. En éveil, les non voyants ont adoré, se sont sentis respectés. Au-delà de quoi on espère que la recherche ira plus loin qu'un trop simple jeu de vases communicants entre les sens (moins de vue, donc plus d'ouïe et de toucher), qui s'impose en un premier temps.
On est également allé chercher la danse ailleurs, avec Travail, première compétition de film et vidéo, proposant deux thèmes: travail de la danse (c'est-à-dire hors représentation en scène) et chorégraphies du travail (activités autres que la danse). Sous-entendu: on ne peut plus se satisfaire que les images de la danse se réduisent à de passives captations de spectacles bien caressantes à l'oeil. Comment ne pas voir que le principe même de l'image en mouvement appelle mille autres documents, inventions, perspectives?
La première édition de cette compétition de films et vidéos est une étape. A partir de quoi, tout est à faire. Pour l'heure, la sélection et le palmarès ont surtout conduit à réfléchir sur l'originalité du regard chorégraphique lorsqu'il se porte sur le mouvement du monde. C'est précieux, même si cela risque parfois de déboucher dans l'impasse que serait une nouvelle idolâtrie laïque du mouvement pour le mouvement, porteur d'un principe transcendant de danse en tout lieu et en tout temps.
Autre temps fort d'Entraînements: l'insinuation de William Forsythe dans le programme de la Nuit blanche parisienne. Présence saisissante, sous forme éphémère, expérimentale et aléatoire au contact du tout public, alors qu'au même moment la Maison des Arts de Créteil donnait à voir la face la plus tristement formelle du chorégraphe, telle qu'exécutée par le Ballet de l'opéra de Lyon. En ville, c'est l'installation Scattered crowd, dans la halle des Blancs-Manteaux, qui a retenu l'attention. Quatre mille ballons blancs y avaient été capturés dans un bain sonore, lumineux et humain (des simples visiteurs). D'où une patiente et douce mouvance du flottement entre ciel et terre, enfance et art, poids et légèreté, condensation et éparpillement. Recueillement et fantaisie. Echappée. Une idée.
Alors qu'Entraînements voyait de la danse partout, Esperandoa en condensait des états infimes à l'échelle intime d'un appartement (soit un studio de résidence artistique dans le Couvent des Récollets, ce lieu qui vécut tant de raves, et ressemble aujourd'hui à une école privée pour hautes études commerciales...). Nathalie Collantes suggère que "chorégraphier, ce n'est pas nécessairement visualiser une danse, mais plutôt, élaborer le lieu et le moment de son émergence". Ainsi, depuis deux ans, se propose-t-elle comme point d'équilibre et de croisement de quatre démarches artistiques par ailleurs autonomes et tâtonnantes, qu'elle capte autour de l'adresse: "Que désires-tu?" L'idée de création entrant ici en résonance très intime avec celle de désir.
Lorsque le processus s'agrège de manière éphémère, lorsque les portes sur lui s'entrouvrent, le visiteur est comme désarçonné, délicieusement, par l'infinie simplicité de brèves propositions extrêmement diverses qui lui sont offertes à portée de peau autant que de regard. Des interprètes performers aussi précieux que Vincent Druguet, Pascal Queneau, Julie Salgues et Olivier Stora, font assaut d'imagination en action pour débusquer les ressorts les plus inattendus de l'aventure perceptive. Le spectateur choisit sa position, son intervention, son retour.
Impossible de détailler ici les moments variés de ce rendez-vous éclaté. Alors que Vincent Druguet vient de vous offrir ses bras, son buste, son bassin, ses jambes, son souffle, comme un fauteuil où vivre incarnés les mots susurrés d'une magnifique entrée en danse écrite par Julie Salgues, on s'en va en gardant, obsédante en tête, cette phrase désespérée qui accompagne un autre volet de son travail, inspiré par Sarah Kane: "
Je ne veux pas me retrouver en meublé à soixante ans sans jamais oser allumer le chauffage parce que je n'aurai pas de quoi payer la facture
".
Quittant tous ces intermittents, on voudrait gueuler par les rues cette infinie richesse qu'on leur doit. Trouver un amour.
Retour à Charmatz. Intermittences sera le titre de la dernière action d'Entraînements: un atelier de création radiophonique, le 23 novembre à 22 h 40, sur France Culture.


Gérard MAYEN,
Publié le 2003-09-09

Source Texte : Mouvement (http://www.mouvement.net)

Genre : critique
Thème(s) : danse,
Mot(s) Important(s) :
Artiste(s) : Gérard MAYEN (rédacteur), Boris CHARMATZ (chorégraphe), Nathalie COLLANTÈS (chorégraphe),
Passage(s) :
Source Artishoc : Mouvement - http://www.mouvement.net

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