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Le retour de Winnie
Chapeau : Quatre actrices ont donné leur nom, laissé leur corps prisonnier du mamelon beckettien de
Oh les beaux jours. On pourra en découvrir une cinquième, dès ce lundi 24 novembre, au Théâtre de Gennevilliers, dans le corps d'Ulla Baugué, l'étonnante «Reine-mère» de Didier Gabily.
Source : Les éditions du mouvement (
http://www.mouvement.net)
Apparence :
Catherine BAUGUÉ Metteur en scène
Arthur NAUZYCIEL Metteur en scène
Texte : La première se fit entendre à l'Odéon, en 1963, et quarante ans après la «naissance» de Winnie dans la chair de Madeleine Renaud, c'est dans ce même théâtre (délocalisé) que Marilu Marini a décidé de porter ses mots. Car c'est sa décision à elle. Car Marilu Marini a décidé de se déplacer, de tordre l'image que nous connaissons d'elle, actrice argentine émigrée à peu près au moment où la Winnie des origines «sortait» de terre dans la mise en scène de Roger Blin —qu'elle avait vue, à l'époque. Comme s'il y avait, par ce geste, l'élégante manière de brouiller l'image convenue de l'actrice excentrique, égérie du Groupe TSE, «dirigée» par le non moins fantasque Alfredo Arias.
La décision de reprendre ce rôle (comme s'il n'y avait qu'une seule Winnie, celle-là même qui se nomme Winnie, avec les mots de Winnie, indélébiles, jusque dans leur essoufflement exposé), la décision de plonger dans ce rôle sonne bien comme un désir de revisitation. Comme si l'actrice avait trouvé dans cette partition l'énergie pour redire, tranquillement, mais fermement, sans s'exposer, pudiquement, la longue route de théâtre d'une vie dont on ne peut pas dire qu'elle ait été tranquille, balancée entre deux mondes, la dictature, l'emprisonnement, l'irruption dans le monde «libre», et le travail harassant de l'actrice, que l'on ne doit surtout pas voir, tant la légèreté virevoltante est le prix à payer, exigeant, parfois cruel, pour être aimé, désiré par le public.
Toute l'affaire d'
Oh les Beaux Jours tient dans la réponse à la question que posait Roger Blin: Winnie, est-ce qu'elle émerge de son mamelon, ou est-ce qu'elle s'y enterre? A cette question, le metteur en scène Arthur Nauzyciel (sollicité par Marilu Marini pour l'accompagner dans ce voyage) répond sans ambiguïté: Winnie s'en sort toujours, chaque jour elle s'en sort et tient le coup. Tout est affaire de tenue. C'est la grande leçon de théâtre de Marilu Marini: tout l'acteur tient dans la tenue qu'il observe, cette incroyable discipline qu'il s'auto-administre de seconde en seconde. Il est vrai que Beckett n'est pas le dernier à la recommander, cette tenue, lui qui écrit ses «pièces» pour que tout y soit tenu, contenu, déjà déployé dans le temps même de l'écriture. Maîtrise pourtant bien illusoire, parce que sans la tenue d'une grande actrice, aussi respectée qu'elle soit, dans la moindre de ses (interminables didascalies), la pièce de Beckett ne tient pas, et c'est elle qui s'effondre.
Dans la tenue de Marilu Marini, on s'étonne de découvre une langue si vive, presque joyeuse, voir parfois facétieuse, joueuse toujours. C'est dans son corset de terre, qu'est-ce qui fait tenir Winnie, sinon ces mots, ces mots arrachés qu'elle adresse à Willie, s'il peut l'entendre. La présence de Willie est ici essentielle, et magnifiquement tenue par Marc Toupence, de dos, nu, barré d'une immense cicatrice qui lui remonte, des fesses à la nuque. Une présence qu'on aimerait tant voir reprendre vie, par les mots si bien tenus de Marilu Marini. Une présence qui ressemble sensiblement à la nôtre, devant elle, la regardant nous faire ce don.
La vieille dame et son doubleCette mise en scène de
Oh les beaux jours! de Samuel Beckett a été promise par Catherine Baugué à sa mère, Ulla Baugué, avant une grave opération.
Oh les beaux jours doit sa renommée à Madeleine Renaud et à Jean-Louis Barrault qui le créèrent dans une mise en scène de Roger Blin en 1963 à l'Odéon. Une vieille dame impotente mais coquette (Winnie) ensevelie dans un «mamelon» jusqu'au buste, ressasse par bribes des phrases, dont elle supprime le
je. Son compagnon Willie est réduit au silence ou à l'invisibilité sauf exceptions. À l'acte II, Winnie est enfoncée à mi-cou. Les mots sont des ancres mais sitôt les a-t-elle lancées, qu'elles dérapent... Willie lui annonce la mort d'un révérend père? Winnie se souvient d'un moustachu reflet carotte dans un réduit de jardinier, image du diable (le roux) et de sexualité féminine (le jardin). La dame est le lieu d'un combat mélancolique, d'une trame inconsciente. Ses premiers mots «
Encore une journée divine. [geste de prier]
Jésus-Christ amen» sont suivis de: «
Quels sont ces vers merveilleux? », «
malheur à moi», «
sainte lumière» «
fournaise d'infernale lumière».
Catherine Baugué a ramené
Oh les beaux jours vers une théâtralité fantastique, intuitive. Philippe Bombled (Willie) figure l'Autre, le double né d'un lapsus orthographique (Winnie-Willie), l'impossible Autre. Au moyen-age, c'était le nom du Démon; ainsi le grand sac noir de Winnie trouve-t-il un éclairage particulier: en sont expulsés la brosse à dents en soie pur porc, la lime, le bâton de rouge...
Mourir, c'est revenir en arrière, au sein. Le «mamelon» est parsemé de couvertures multicolores et maternelles, figurant la surface désertique. «Il faut faire aller» comme disent les vieilles gens, garder l'élégance (sa robe décolletée rouge taillée dans une couverture, sa toque à aigrette). Avoir de l'humour. Winnie d'une voix sur le fil du rêve cherche à travers le texte, ce langage qui fuit, qui bégaie («
Formication»), tandis qu'elle laisse venir à ses lèvres une strophe entière: «
Heure exquise / Qui nous grise / (...) Gardez-moi /Puisque je suis à vous. » Un extrait de
La Veuve joyeuse. Ulla Baugué est touchée comme par une grâce sans mélodie.
Oh les beaux jours, de Samuel Beckett, avec Marilu Marini, ms. Arthur Nauzyciel, du 6 au 29 nov. 2003, Odéon théâtre de l'Europe aux Ateliers Berthier. Tél. 01 44 85 40 40
Oh les beaux jours! ms Catherine Baugué, avec Ulla Baugue et Philippe Bombled . Théâtre de Gennevilliers. Du 24 au 26 novembre, 19h30. Tél. 01 41 32 26 26.Bruno Tackels et Mari-Mai Corbel
Date de publication : 16/10/2003
Inséré le : 15/10/2003 00:00
Thèmes : théâtre,