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Chapeau : C'est au prix d'un malentendu que les danseurs du Ballet de l'Opéra du Rhin révèlent le sens de l'écriture répétitive de Lucinda Childs.
Source : Les éditions du mouvement (
http://www.mouvement.net)
Genre : chronique (Mots-clés : )
Genre Ressource : édito / chronique
Apparence :
Lucinda CHILDS chorégraphe
Gérard MAYEN rédacteur
Texte : Tout arrive. Il arrive qu'un regard, si imprégné soit-il d'une sensibilité contemporaine de la danse, finisse un soir par fonctionner tel celui des
aficionados les plus rassis de la danse classique: c'est-à-dire ne plus s'intéresser, dans un spectacle, qu'à l'excellence d'exécution comparée de ses seuls paramètres les plus techniques...
C'est ce que pouvait inspirer l'interprétation de
Dance, de Lucinda Childs par dix-sept danseurs du Ballet de l'Opéra du Rhin, sur la scène du Théâtre de la Ville. Il faut dire que la réalisation même de cette pièce tend le bâton pour se faire comparer. Plus précisément, c'est une toile de tulle qui est tendue à l'avant du plateau, sur laquelle est projeté en images le ballet, alors même qu'il est par ailleurs en train de se dérouler sur le plateau.
Lorsqu'en 1979 le plasticien Sol LeWitt imagine ce dispositif au côté de Lucinda Childs, il vise à happer le regard des spectateurs dans la machine abstraite de la composition répétitive; regard saisi de la sorte par une articulation dynamique des plans horizontaux et verticaux. L'écriture de la chorégraphe systématise cette articulation des postures érigées emportées par vagues et par lames en grandes traversées du plateau. Et par le passage aux deux dimensions de l'écran, l'image filmée souligne encore la géométrie rigoureuse des déplacements répétitifs de la danse composée par la chorégraphe.
L'image "réelle" des évolutions sur le plateau, se mêle aux images, non seulement captées par les caméras, mais également montées, avec des effets de découpages de plans horizontaux, verticaux, de rapprochements, d'éloignements, de disparitions et de retours de ces images, d'analogie ou pas entre les tableaux en cours d'exécution et ceux projetés... Soit une sur-écriture de l'écriture, qui permet de trancher: tout entière, la composition chorégraphique de Lucinda Childs ressort à un principe d'écriture abstraite de l'espace, et pas du tout une écriture du corps.
Le temps a fait son œuvre. Les images de 1979 sont restées les images de 1979. Mais les danseurs du Ballet de l'Opéra du Rhin en 2003, ne sont plus du tout ceux de la chorégraphe new-yorkaise voici vingt-cinq ans. Et c'est cela même qui est, au demeurant, captivant. Mais frustrant aussi, car il devient dès lors difficile d'échapper au piège qui consiste à regarder aujourd'hui
Dance-- tout auréolé de sa consécration comme chef d'œuvre de la danse contemporaine américaine - avant tout en comparant les qualités des danses à l'image, avec celles développées sur le plateau; et c'est peut-être là une vision réductrice.
On fait a priori confiance aux membres d'un ballet classique pour être de fidèles et rigoureux exécutants virtuoses. On imaginait que le Ballet de l'Opéra du Rhin ne pouvait que triompher dans cette entreprise, quand récemment encore sur les scènes parisiennes, le Lyon Opéra Ballet donnait une vision plutôt déprimée de pièces de William Forsythe, déshabitées à force d'application académique.
Mais cette attente optimiste allait sans compter avec d'étranges malentendus.
Les danseurs de la compagnie sise à Mulhouse s'engagent avec une belle ardeur maîtrisée dans l'étourdissement des déplacements incessants, balayant le plateau sur de grandes lignes parcourues de pirouettes, de pas balancés, de sauts et d'écarts, dans de subtiles combinatoires composées sur un rythme obsédant, soutenu et haletant, qu'il n'est pas si évident d'installer par les corps, tant la répétitivité musicale tend à en diluer la perception. Ils sont à cet égard irréprochables.
Dance 2003, qu'ils ont travaillé sous la direction de Lucinda Childs elle-même, est un irremplaçable moment d'histoire de l'écriture chorégraphique. On en re-vit une interprétation. C'est cela même qu'on attend de l'inscription d'une pièce au répertoire. Mission accomplie. Soirée de qualité.
Mais ils sont, par ailleurs, dans une toute autre qualité de danse que celle qu'on reconnaît à l'écran. Ils sont dans une écriture du corps, là où la pièce de 1979 était dans l'écriture de l'espace. Les corps d'alors étaient dans une circulation très libre entre les ceintures des épaules et du bassin, dans un rapport de grande élasticité, tendant à gommer les bustes, alors que tout s'abandonne au rebondi des pas très vifs sur le plateau. Dans ce relâché, les bras ne font que suivre, emportés.
Les danseurs de 1979 dansent le secret de la répétitivité minimaliste et abstraite: ils s'insinuent avec légèreté dans les multiples interstices très aérés que libère la trame implacablement géométrique de l'ensemble. Il y a là une ivresse de la prise de conscience des structures, et de leur dépassement permis par la dé-subjectivation et la dé-dramatisation radicales qu'induit la maîtrise de ces structures mêmes. Face à une tradition romantique, il y a là un genre de modernité libertaire, qui peut justifier la sorte d'abnégation montrée par les danseurs, dans leur renoncement à la singularité de soi.
Ce n'est pas ce qu'on voyait sur le plateau du Théâtre de la Ville, et dans le grand solo central, la rencontre pouvait paraître décevante, entre la danse de Stéphanie Madec et l'image à l'écran de la danse de Lucinda Childs elle-même; rencontre rendue très crue par l'effacement du puissant effet de groupe, à cet instant absent. Chez les danseurs du Rhin, un temps manque, un poids se rajoute, une fantaisie se censure. On est revenu dans un primat de l'écriture du corps, non de l'espace. Et ce corps est coupé en deux. Il respire peu. Il affiche sa moitié supérieure dans un souci de représentation, encore souligné par la maladresse d'entrées en scène qui se voient, quand l'idée de Lucinda Childs est de les faire apparaître dans une course incessante. Les bras sont en position. Surtout chez les hommes, on frôle la tentation d'une excellence gymnique plastronnante, et le retour aux grands pas composés guette, quand il faudrait encore plus se laisser emporter.
Malentendu? Ou interprétation?
Les Ballets de l'Opéra du Rhin comprennent-ils
Dance? Par la voix de leur directeur Bertrand d'At, ils assurent qu'ils aimeraient lâcher beaucoup plus, et retrouver de la fantaisie sautillante qui transparaît sur les images de 1979. Mais ce serait Lucinda Childs elle-même, qui les engagerait au contraire dans la voix d'un plus rigide classicisme. Retournement de l'histoire? Superbe paradoxe en tout cas. Lorsqu'on interroge alors la chorégraphe elle-même, la voici qui répond qu'il ne faut surtout pas rechercher aujourd'hui la supposée exactitude de ce qu'aurait été la pièce voici un quart de siècle, et que les danseurs du Rhin doivent faire les choses à leur manière.
Demeure ainsi un débat très ouvert. Autant que toute interprétation.
Le Ballet de l'Opéra du Rhin présente son programme Lucinda Childs au Théâtre de la Ville (Paris) jusqu'à dimanche 19 octobre, dans le cadre du Festival d'Automne. Ce programme comprend également un solo interprété par Lucinda Childs elle-même, extrait de White Raven, opéra de Robert Wilson et Philip Glass (1998).
Date de publication : 16/10/2003
Inséré le : 16/10/2003 00:00
Thèmes : danse,