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Festival RomaEuropa
Uovo di Bocca
Chapeau : C'est dans une ancienne prison d'enfants que la Societas Raffaello Sanzio vient de créer au Festival RomaEuropa «Uovo Di Bocca», une exposition et la lecture dramatique d'un poème. De notre envoyé spécial à Rome.
Source : Les éditions du mouvement (
http://www.mouvement.net)
Genre : critique (Mots-clés : )
Genre Ressource : brève / notice
Apparence :
Romeo CASTELLUCCI comédien
Bruno TACKELS rédacteur
SOCIETAS RAFFAELLO SANZIO compagnie de théâtre
Texte : Quand ils répondent à l'invitation du festival RomaEuropa, les Castellucci déplacent l'espace habituel de leur travail et en même temps, ils rejoignent leurs origines d'écrivains et de plasticiens. Plus profondément encore, c'est le lieu choisi qui a clairement, très profondément dicté la conduite de leur travail. Il s'agit d'une ancienne prison pour enfants -un espace d'emblée contrarié, clairement détourné, un espace qui abrite aujourd'hui le «ministère des Biens culturels». La restauration du bâtiment n'a visiblement pas tenu compte de l'histoire du lieu. On peut même dire qu'elle a tout fait pour gommer le «genius loci», la charge insoutenable d'un lieu dédié à l'emprisonnement des enfants -un emprisonnement socialement réglé, une manière simple et efficace de rentabiliser le flux incontrôlable de ces milliers d'enfants livrés au monde, et d'en faire une main d'oeuvre idéale pour broder les étoles vaticanes.
Même s'il est lavé de toute mémoire vive, le lieu reste prisonnier de ses stigmates. On sent bien qu'il a donné lieu à des pratiques insoutenables. Face à la charge du lieu, l'intervention de Romeo Castellucci est justement minimale, elle cherche simplement, sobrement, à rendre sensible l'histoire violente qui peuple ces murs rendus au silence. Il n'en faut d'ailleurs pas beaucoup pour leur rendre la parole -un souffle, une palpitation des origines. La prison des enfants est donc une prison pour enfants: un espace sur trois étages (réduits, à échelle des enfants - dix par cellule), une structure carcérale repérable, et pourtant violemment renforcée par cette échelle inhumainement réduite.
Devant la simplicité désarmante de l'espace, Castellucci répond d'un geste simple, il coupe l'espace en deux, par une grande bâche translucide. Régulièrement, la bâche est brouillée par une figure instable, traversée par l'image d'un énorme bélier qui fonce, s'enfonce dans la matière diffuse du plastique, et se retire mécaniquement, dans un bruit de piston.
Le soir venu, la Societas investit l'espace inférieur, celui du réfectoire. De lui, Romeo Castellucci dit qu'il ressemble à une bouche, l'intérieur d'un «palais». Festin de rois pour racheter toutes les victimes de l'histoire. Dans la journée, cette salle communique avec ce qui se passe dans le corps central de la prison. Une porte claque, en rythme, rappelant celui du bélier, qui martèle en haut. Et dans un coin de côté, une paire de pieds, une paire de petits pieds, coupés ras, mime la marche, la marche de celui qui voudrait s'enfuir. Mais le pas retombe, les pieds reprennent leur posture, au repos, pour s'élever encore, indéfiniment.
La nuit tombée, l'espace voûté, large, et pourtant un peu oppressant, redonne droits à toutes ces paroles, pieds, langues, corps coupées. Une lumière de théâtre vient contrer la nuit et donner les énergies de l'aube. La parole reprend pied par un choeur d'actrices -trois reines de comédies qui viennent dire-chanter l'oeuf de bouche (Uovo di bocca), un poème écrit par Claudia Castellucci. S'ouvre alors une curieuse «lecture scénique», sur fond de bruits de machines industrielles et de clapotements d'eaux agitées dans trois barils étrangement habités. L'une des trois reines se dénude pour subir une bien étrange opération. Couchée sur un lit de métal, un tuyau lui injecte dans la bouche de l'alginate, cette matière dans laquelle les dentistes moulent la dentition de leur patient. Son palais accueille le flux des mots pour en faire un oeuf, matière prisonnière, matière gelée de celle dont parle Rabelais quand il évoque les mots gelés qui sortent de la bouche. Continuent les bruissements et clapotis dans les barils translucides. On pourrait croire aux mouvements de grosses carpes. Et puis on voit une main, et puis deux, de toutes petites mains, des mains d'enfants qui tentent de pousser, d'écarter les parois des bidons remplis d'eau. Matière solide, parole muette. Matière liquide, gémissements contraints. Poème à dire, chant qui vient pour racheter nos enfances emprisonnées.
Date de publication : 10/11/2001
Mots-clés : mémoire, enfance, enfermement
Inséré le : 15/11/2001 00:00
Thèmes : théâtre,