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Intermittents, ouvrez des bureaux de tabac!

20 octobre 2003

Chapeau : Le gouvernement continue de faire la sourde oreille aux manifestations et aux propositions des intermittents. Ah, si seulement ceux-ci étaient buralistes...

Source : Les éditions du mouvement (http://www.mouvement.net)

Apparence :

Jean-Marc ADOLPHE rédacteur

Texte : La CFDT appelle ça «des opérations de coup de force et de brigandage»: après les interventions d'intermittents lors du journal télévisé de France 2 puis à l'Assemblée nationale, provoquant une suspension de séance, nous étions quelques milliers, jeudi 13 novembre, à manifester devant le siège de l'Unedic, rue de Reuilly à Paris. Pour rappel: la perspective d'une annulation par le Conseil d'Etat de l'accord du 26 juin réformant le régime d'indemnisation des intermittents du spectacle et de l'audiovisuel, a conduit les «partenaires sociaux» à signer à nouveau le texte contesté et à reprendre à l'identique le processus d'agrément. Le gouvernement avait là une opportunité pour reprendre la main, et peser sur une nouvelle négociation, qui aurait pris acte des nombreuses oppositions que cet accord a suscité mais aussi des propositions élaborées par différents groupes de travail, dont celui de la Coordination des Intermittents et Précaires d'Ile-de-France qui a présenté un «nouveau modèle». Comme il était à prévoir, il n'en fut rien.
A l'Assemblée nationale, Patrick Bloche, député socialiste de Paris, a bien questionné:
«Le Gouvernement va-t-il enfin prendre la mesure du malaise que révèle ce conflit sur la place des artistes et des créateurs dans notre société, au risque, sinon, que les discours sur l'exception culturelle ne soient bientôt plus que des coquilles vides?». Et au Sénat, le communiste Jack Ralite renchérissait dans un «rappel au règlement»: «Voilà quatre mois que se sont multipliées les actions des intermittents, des professionnels de la Culture, de leurs partenaires. Un débat national est né, et il serait conclu sans négociation par un acte gouvernemental couvrant une forfaiture? Il n'y a qu'une solution: lever l'agrément du mois d'août et ne pas le redonner étant donnés les méfaits constatés. Un gouvernement doit savoir affronter des difficultés nobles. Dans le cas précis s'il ne le fait pas ce sera un gouvernement lâche.» Face à ces remontrances, le ministre de la Culture semble avoir désormais décidé, copiant sans doute son collègue Luc Ferry, d'observer un prudent «silence radio» sur les sujets qui fâchent.
Il n'est pourtant jusqu'à la troupe –permanente— de la Comédie-Française à avoir adressé un «ultime appel» à Jean-Jacques Aillagon: «Il nous semble que le moment est venu d'apaiser les tensions, et de le faire avec toutes les personnes concernées. (...) Nous sommes la troupe de la Comédie-Française, nous avons l'impérieux devoir d'être fidèles à notre mission de transmission du répertoire ancien, en le revisitant, celui aussi de nous inscrire dans la création contemporaine. Pour ce faire, nous avons la chance et l'honneur d'être permanents, il nous apparaît que nous exercerions mal nos responsabilités si cela nous empêchait d'être solidaires des artistes qui exercent leur art dans l'intermittence; nous constatons leur détresse de devoir supporter dans l'avenir des conditions encore plus dures que ce qu'elles étaient déjà. Notamment il nous semble important que tous les talents que nous ne pouvons pas accueillir aient d'autres perspectives que le désespoir. Oui, nous pensons vraiment que le temps de l'apaisement est venu.».
A cet appel, comme à tous ceux qui ont précédé, Jean-Jacques Aillagon continue de faire la sourde oreille, persuadé (l'est-il vraiment?) d'avoir «sauvé l'intermittence». Seul contre tous. Ce faisant, lui qui rêvait d'être un «grand» ministre de la Culture est aujourd'hui très largement disqualifié auprès des artistes comme des professionnels du spectacle et de l'audiovisuel. Au sein même du ministère, il a le plus grand mal à remplacer Sylvie Hubac, nommée par Catherine Tasca à la tête de la D.M.D.T.S (Direction de la Musique, de la Danse, du Théâtre et des Spectacles), dont le départ est annoncé depuis un an! Selon La Lettre du Spectacle, Jean-Jacques Aillagon lui cherche «désespérément» un successeur, «tant il y a plus à perdre qu'à gagner dans ce dossier [des intermittents] qui a rompu peut-être de façon durable les liens de confiance entre le ministère et une grande partie du milieu du spectacle.»

Du côté de François Fillion, le ministre des Affaires sociales, du travail et de la solidarité, pas davantage d'écoute. N'est-il pourtant pas sur le point de déposer un projet de loi rendant obligatoires les accords majoritaires pour toute négociation sociale? De ce point de vue, la réforme du régime de l'intermittence, signée par la CFDT, la CFTC et la CGC mais refusée par la CGT et Force ouvrière, serait caduque. Serge July, dimanche soir sur France 3, lui a rappelé cette «bizarrerie». François Fillion n'en a cure, tout au contraire: stigmatisant à nouveau «un système exceptionnel qui coûte 800 millions d'euros par an à l'Unedic», faisant apparaître les intermittents comme des privilégiés, il a assez odieusement accusé «les intermittents du spectacle» (omettant sciemment d'ajouter: et de l'audiovisuel) de ne pas avoir «le sens de l'intérêt général». Bref, le mépris continue...
On aurait pourtant pu lire dans la presse de ces derniers jours: «Face à la colère des intermittents, Jean-Pierre Raffarin leur a proposé, vendredi soir, lors d'une rencontre à Matignon, un moratoire.» Hélas, cette phrase a bien existé, à une exception près: le mot «buralistes» a remplacé «intermittents». Quelques milliers de personnes devant l'Unedic? Circulez, il n'y a rien à voir. Une centaine de buralistes manifestant devant le siège de l'UMP? Branle-bas de combat: on leur déploie arsenal sécuritaire et facilités fiscales. Dame, c'est que les 34.000 débitants de tabac («au moins 120.000 personnes avec leurs familles») voient défiler chaque jour de nombreux quidams. Faut pas mettre en colère ces gens-là (trop tard, c'est déjà fait). Et les 100.000 intermittents: à combien de spectateurs s'adressent-ils chaque soir? Le gouvernement semble en avoir fait son deuil...
Alors, à quoi bon s'obstiner dans une lutte pour préserver des droits sociaux et faire valoir l'importance sociale des activités culturelles? Les intermittents seraient peut-être bien inspirés de se reconvertir dans le commerce de proximité et d'ouvrir, pourquoi pas, des bureaux de tabac. Ils se doteraient alors de l'indispensable «sens des affaires» dont il faut aujourd'hui faire preuve pour survivre en ce bas-monde. Les cafetiers et hôteliers d'Aix-en-Provence leur montrent la voie. Mécontents d'avoir «perdu 30% de leurs bénéfices suite à l'annulation du festival d'art lyrique en juillet», épaulés par la municipalité UMP d'Aix-en-Provence qui estime avoir perdu un million d'euros de taxe professionnelle, ceux-ci viennent d'intenter une action en justice pour demander des dommages et intérêts... aux intermittents! Nul doute que le gouvernement de Jean-Pierre Raffarin, ému par tant de détresse, ne trouve à quelques mois des élections régionales les moyens d'un «apaisement». Qui ne risque fort que d'exacerber la colère des soutiers de la culture. Une intermittente réagit ainsi: «Et pour les années où ils s'en sont mis plein les poches et moi j'ai dansé là-bas pour pas un rond, on fait quoi? En plus, j'ai payé ma bouffe, chère et franchement pas bonne!»


Date de publication : 20/10/2003


Mots-clés : intermittence
Inséré le : 19/11/2003 00:00
Thèmes : politique générale, politiques culturelles,