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Eucharistie télévisuelle
Chapeau : Jean-Claude Fall met en scène un auteur allemand, Félix Mitterer, dans un texte qui transpose le mythe des péchés capitaux,
Cinq péchés mortels. Au théâtre des Treize Vents à Montpellier, puis au Théâtre des Quartiers d'Ivry en avril 2004.
Source : Les éditions du mouvement (
http://www.mouvement.net)
Genre : critique (Mots-clés : )
Genre Ressource : brève / notice
Apparence :
Mari-Mai CORBEL rédacteur
Jean-Claude FALL Metteur en scène
Félix MITTERER auteur
Texte : Félix Mitterer avec
Cinq péchés mortels (la luxure et l'avarice ont été écartées) rejoint la longue liste passant par Kurt Weill et Jean-Luc Godard des artistes qui ont revisité le thème des sept péchés capitaux. Félix Mitterer appartient à la génération des Werner Schwab, Gert Jonke, Elfriede Jelinek. Ces dramaturges ont en commun la comédie satirique, la vision d'une réalité pressurée par une rationalité aveugle et de sa désorganisation fantastique. «
La condition essentielle pour la mise en scène est que malgré toutes les bizarreries, l'être humain reste visible» recommande l'auteur. Jean-Claude Fall obtient cette visibilité par la distribution.
Roxane Borgna, Isabelle Fürst, Christel Touret et lui-même se partagent des rôles désignés «Enfant», «Homme» ou «Femme» et numérotés. La championne de tennis en herbe au bras cassé de l'Orgueil (scène 1) est l'anorexique de la Gourmandise (scène 5), son père est le minable de la Paresse (scène 2), le néo-nazi de la Colère (scène 3) ou encore le collègue malveillant dans l'Envie (scène 4). Il porte un invariable long manteau de cuir noir. La mère se retrouve dans la patronne de l'Envie. La distribution reconstitue une famille, la rend visible bien que morcelée entre les scènes, et muette. Une longue et haute table couverte d'une nappe blanche dresse une cène magistrale. Le repas d'anniversaire de l'Orgueil tourne à l'eucharistie. Incorporer la nourriture c'est faire un avec le corps familial, puis avec le corps social. Les chiffres-bougies «un» et «zéro» consument un «dix» énigmatique. Soit l'enfant fait
un avec le père et sa réplique brillante, et il mange, soit l'enfant est
zéro et ne mange pas. Le mal atteint d'abord le corps du père, un père castrateur (armé d'un couteau de boucher, d'un fusil), paranoïaque (les femmes l'«
asticotent») et contagieux. Au long de la pièce, les jurons lancés à Dieu désignent le fauteur de troubles, le Rhétoricien de la création, l'inventeur d'une vérité dans laquelle la réalité devrait s'incarcérer pour faire un
joli tableau. Le péché devient une erreur de logique, une faute de goût. Cette rhétorique fallacieuse profite aujourd'hui aux organisateurs d'un monde-spectacle permanent. Il est possible de relier la perversion des processus d'incarnation religieuse dans l'image, à des phénomènes d'incorporation. Les images communielles qui copient le visible, enferment les regards (1) et les tétanisent pour les dévorer. Si
Cinq péchés mortels commence par un repas, cela finit devant des caméras. On assiste à la mise en scène de la mise en scène d'une émission de télé réalité. L'ultime psychodrame familial est censé exorciser une anorexique-boulimique par la grâce de la confession télévisuelle. Se confesser c'est certes accepter de s'intégrer. Vouloir n'est pas faire. Le concept de péché creuse l'abîme entre l'idéal du soi et le soi réel. Une fois les caméras éteintes, l'enfant retournera à son malheur aggravé par l'échec. Entre chaque scène, des images prises en coulisse et projetées sur un grand écran montrent les acteurs blaguant, changeant de coiffure, etc. Tout serait apparence et vertige du jeu. Aucun noir ne sépare l'arrivée sensationnelle de la présentatrice et les saluts; l'assemblée théâtrale est dans le rôle d'un public s'applaudissant. Cette mise en scène médusante avertit de l'effondrement en cours des processus de la représentation et assimile comme chacun croit à la nécessité de l'épreuve des rites, d'un mystère, pour entrer dans l'espace commun.
(1) Lire à ce sujet dans Mouvement
N°22, l'entretien avec Marie-José Mondzain, auteur entre autres du Commerce des regards.
Cinq péchés mortels, de Félix Mitterer, ms Jean-Claude Fall. Au théâtre des Treize-Vents, Montpellier. Au théâtre des Quartiers d'Ivry. Du 2 avril au 23 mai 2004.
Date de publication : 26/11/2003
Inséré le : 25/11/2003 00:00
Thèmes : théâtre,