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L'école du regard
Le cinéma de Daney sur le plateau des Sentimental Bourreau
Chapeau : Mathieu Bauer emmène les Sentimental Bourreau sur les traces de Serge Daney, critique de cinéma.
L'exercice a été profitable, Monsieur à la Maison de la Culture d'Amiens, du 21 au 23 janvier.
Source : Les éditions du mouvement (
http://www.mouvement.net)
Apparence :
Mari-Mai CORBEL rédacteur
Serge DANEY critique
SENTIMENTAL BOURREAU Metteur en scène
Texte : Mathieu Bauer et le goupe des Sentimental Bourreau qui s'est fondé autour d'une commune passion pour le cinéma, le rock et le théâtre, s'intéressent au critique de cinéma Serge Daney (1944-92), qui fut notamment à la tête des Cahiers du Cinéma avant de fonder la revue
Trafic en 1992.
L'exercice a été profitable, monsieur... est l'un de ses neuf livres, un recueil. Le titre cite une réplique des
Contrebandiers de Moonflett(1), de l'enfant John à la recherche d'un père dans un monde de trafics obscurs..., mais il est trompeur puisque la plupart des textes sont tirés de
Persévérance, une suite d'entretiens. L'enfant John endosse donc les mots d'un auteur, un enfant transmet une leçon. Une leçon aux antipodes de tout discours et qui témoigne d'un vécu cinéphile inscrit dans une quête des origines. De façon obsessionnelle, Serge Daney alla au cinéma et voyagea, à la recherche d'images ou de lieux qui
le regardaient. Ainsi découvrit-il ce que sa mère avait caché, à savoir l'origine du père et sa déportation. Par l'écriture, Serge Daney s'est analysé, il est devenu son propre père, un passeur, un maître doué d'une parole libre, et de là, il a publié, transmis. Un père n'est pas, contrairement à l'opinion reçue, un repère mais quelqu'un d'expérience, qui transmet par une sorte de capillarité liée à un mélange d'amitié et de désir, des mots, des savoirs sur la vie, la mort, les rapports humains. C'est ce contenu que la mise en scène s'approprie. C'est dire si le travail de Mathieu Bauer passe par le prisme paternel. Déjà, dans le récent
Ajax Drei Time, il reconstituait une figure paternelle autour d'Heiner Müller joué par André Wilms (2) dans un palace de Berlin-Est. Dans
L'Exercice..., Mathieu Bauer reprend le cauchemar du monde qu'
Ajax dénonçait, cauchemar d'un monde pris au piège du mutisme des pères, incapables de transmettre leurs héritages à double tranchant tels que le colonialisme, la collaboration, l'antisémitisme, la bombe atomique, le téléviseur ou le marché. Longue liste qui pousse à leur substituer d'autres pères, à aller au cinéma et au théâtre pour y entendre raconter le monde et penser sa spectacularisation.
La scénographie est étonnante, elle prend au pied de la lettre le goût qu'avait Serge Daney pour les matches de tennis. Les couleurs du début sont frappantes. Le sol vert joue avec un cyclo rouge en fond de scène. Cette complémentarité des deux couleurs indique la recherche d'une complémentarité critique entre théâtre et cinéma, à rebours de leurs antipathies. Par exemple le cinéma à l'école du théâtre et le théâtre à l'école du regard.
L'Exercice... ressemble à un film de Godard. Trois actrices, trois Parques, trois Grâces : Judith Henry, Kate Strong, Aurélia Petit, se distribuent le texte comme des balles. Le match historique de John Mac Enroe et de Bjorn Borg est diffusé et livré implicitement à l'analyse tandis que les regards s'affinent au fil de la leçon. L'image se met à parler, à interroger ce public hurlant, ces visages de faux-jumeaux des adversaires, à avouer sa guerre contre la réalité et le théâtre de ses cadrages. Les actrices et les musiciens font des pauses, boivent une bière, défont le décor, mettent en jeu les spectateurs; le metteur en scène est aussi en jeu en tant que batteur (3). Tout est fait pour sortir ensemble de la passivité et introduire chacun à une attente, à une quête initiatique, analytique. Mais comment dire la douleur des pères pétrifiés et le manque des héritages impossibles si ce n'est avec la colère et les désirs propres au rock ?
(1) 1955, Fritz Lang. Un enfant abandonné part la recherche d'un homme que sa mère lui a indiqué mai cet homme ne veut pas de lui.
(2) André Wilms est une figure éminente du théâtre et du cinéma contemporain, acteur et metteur en scène.
(3) À un tout autre endroit du théâtre, Krystian Lupa suit les représentations de ses mises en scène, de la régie son, également aux percussions, et, autre convergence, son travail œuvre à une réconciliation entre le roman contemporain et le théâtre, avec entre autres à son actif, Les Frères Karamasov, L'homme sans Qualité, Les Somnambules, Extinction de Thomas Bernhard ou Le Maître et Marguerite
de Boulgakov qu'on pourra voir au T.N.B. de Rennes les 5, 6, et 7 février 2004. L'exercice a été profitable, monsieur..., ms Mathieu Bauer. À la Maison de la Culture d'Amiens. Du 21 au 23 janvier. Tél. 03 22 97 79 79
www.mc93.com
Date de publication : 27/11/2003
Inséré le : 26/11/2003 00:00
Thèmes : théâtre,